
نكبة
détruire
“ לחסל
להרוג
tuer
לגרש
expulser ”
Le drame palestinien
LE LIVRE NOIR
DU
SIONISME (IV)
al-Nakba, 1
novembre 1947 - mai 1948
“ Seuls quelques-uns ont reconnu que l’histoire du retour, de la rédemption et de la libération de leurs pères avait été aussi une histoire de conquête, de déplacement, d’oppression et de mort. ”
Yaron Ezrachi, Rubber Bullets (Balles en caoutchouc), New York, Farrar, Straus and Giroux, 1998.
Etat d'Israël, carte détaillée en cinq parties, de A à E, des localités palestiniennes touchées par la Nakba de 1947-1948 (voir détail de ce mot dans le texte) et des colonies juives fondées par les sionistes depuis le début de la colonisation.
cartes basées sur Nakba Map, de Zochrot
Pour une recherche très détaillée sur la géographie de la Palestine mandataire, cf. la carte exceptionnelle au 1/20.000 de Survey of Palestine, le service cartographique de la Palestine pendant l'occupation britannique :
Carte des mouvements de population pendant la Nakba, entre 1948 et 1951.
Catalogue de l'exposition "La Nakba — Exode et expulsion des Palestiniens de 1948, MISHA (Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme - Alsace), Strasbourg, mai 2012.
Introduction
En novembre 1947, les Etats-Unis imposèrent un embargo sur les armes en Palestine et dans les pays limitrophes, ce qui conduisit les responsables du Yichouv à se tourner vers l'Europe de l'Est. Considérant à juste titre (dans la logique de conquête, s'entend), que l'acquisition d'armes était alors de la plus haute priorité, David Ben Gourion, "chef incontestable du mouvement sioniste" (Pappé, 2006), dépêcha dans le monde des forces paramilitaires juives et des agents de la Hagana pour acheter du matériel militaire. Et, là encore, le pouvoir (ici, les réseaux d'influence, en particulier), la richesse d'hommes d'affaires juifs va être un atout précieux au dirigeant du Yishouv pour le succès du projet sioniste, cette fois en la personne "d'un homme d'affaires juif, d'origine tchèque, le Docteur Otto Felix dont l'usine située à Jérusalem nécessitait de fréquents voyages d'affaires en Tchécoslovaquie. Plusieurs de ses anciens camarades d'école, qui occupaient des positions élevées dans le gouvernement tchèque, lui avaient suggéré à plus d'une reprise que le Ministère de la défense pourrait envisager de vendre des armes à la Haganah si la transaction était organisée de façon à ce que les achats soient effectués par un gouvernement légitime." (Krammer, 1974).
Après une valse hésitation de la part de la Tchécoslovaquie, qui s'était déjà engagée dans des négociations de ventes d'armes à la Syrie et à l'Egypte, celle-ci accepta finalement de fournir avec largesse les Juifs en matériel militaire pour "400 tonnes de mortiers et autres matériels lourds, bombes aériennes, fusils, munitions, mitrailleuses, lance-flammes, explosifs, chars et véhicules blindés" (Jerusalem Post, "The Czech arms that saved Israel...", 30 novembre 2020), ceci en violation d'une résolution du Conseil de Sécurité de l'ONU (Laurent Rucker, "Moscow's Surprise: The Soviet-Israeli Alliance of 1947-1949", Working paper # 46, Cold War International History Project [CWIHP], Woodrow Wilson International Center for Scholars, 15 juillet 2005). Ce fut là un soutien capital pour la conquête de la Palestine, comme le racontera le dirigeant sioniste vingt ans après : "Ils ont sauvé le pays, je n'en doute pas. L'accord sur les armes avec la République tchèque a été le la plus grande aide que nous ayons eue alors, elle nous a sauvés et sans elle je doute fort que nous aurions pu survécu au premier mois" (B. Gourion, cité par Uri Bialer, Between East and West: Israel's Foreign Policy Orientation, 1948-1956, Cambridge University Press, 1990). En effet, au total, ce sont près de 22 millions de dollars (dont un prêt de 12 millions auprès de la Tchécoslovaquie) que le Yichouv, Agence juive en tête, dépensera pour acquérir de l'armement lourd (artillerie, avions) et léger, ou encore pour payer la formation des pilotes et des parachutistes, collaboration suivie jusqu'en 1951 (Rucker, op. cité).
Ce que l'on sait moins, c'est que la Tchécoslovaquie avait aussi passé un accord avec les Syriens, un peu avant de le faire avec les Juifs, "portant sur 11 millions de dollars et impliquant plus de 8 000 fusils, 10 millions de cartouches de 7.92 mm ainsi qu'une grande quantité de grenades à main et d'explosifs." (Krammer, 1974). Malheureusement pour eux, les services de renseignements sionistes ont eu vent de la transaction et ont pu intercepter la cargaison d'armes, par une opération commando sur le navire qui la transportait, le Lino, filé par des avions de la Haganah, puis coulé par leurs hommes grenouilles, dont Munya Mardor, qui avait travaillé en amont de cette opération avec Ehud Avriel, "considéré comme le « principal agent de Ben Gourion pour l'achat d'armes en Europe »" (Krammer, 1974, citation de Jon Kimche, "The People vs. Ben-Gurion's Governement : The Present Crisis in Israel" », article de Commentary, édité par le Comité juif américain, septembre 1952, p. 243. ).
A cela, il faut ajouter, autre exemple, le don de la France d'une volumineuse cargaison d'armes, d'une valeur de 153 millions de francs par un accord secret entre les chefs du Yishouv et le ministre des Affaires Etrangères français Georges Bidault, qui craignait beaucoup que la Jordanie ne s'empare de Jérusalem. Ce sont des agents étrangers de l'Irgoun qui achetèrent le bateau chargé du transport des armes par bateau, rebaptisé Altalena (un pseudonyme de Jabotinsky), qui leva l'ancre à Port-de-Bouc le 11 juin 1948 avec à son bord non seulement les armes mais 1000 volontaires Juifs (Judith Rice, The Altalena Affair, Jewish Magazine, juin 2010).
"Globalement, à la veille de la guerre de 1948, les effectifs des forces militaires juives étaient d’environ 50 000 soldats, dont 30 000 étaient des combattants et les autres des auxiliaires qui vivaient dans les diverses implantations. En mai 1948, ces troupes pouvaient compter sur l’assistance d’une petite aviation et d’une petite marine, et sur les unités de chars, véhicules blindés et artillerie lourde qui les accompagnaient. En face, il y avait des unités paramilitaires d’irréguliers palestiniens qui ne comptaient pas plus de 7 000 hommes : une force de combat sans structure ni hiérarchie, dont l’équipement était loin d’égaler celui de ses adversaires . En février 1948, un millier de volontaires du monde arabe étaient venus les rejoindre, et leurs effectifs atteindraient 3 000 au cours des mois suivants.
(...)
En public, les dirigeants de la communauté juive développaient des scénarios apocalyptiques et prévenaient leurs auditoires de l’imminence d’un « second Holocauste ». En privé, ils ne parlaient jamais ce langage. Ils se rendaient parfaitement compte que la rhétorique guerrière des Arabes n’était soutenue par aucun préparatif sérieux. Ils savaient très bien, nous l’avons vu, que les armées arabes étaient mal équipées, qu’elles manquaient d’expérience du combat – et d’ailleurs d’entraînement –, et qu’elles n’avaient donc qu’une faible capacité de faire la guerre. Les dirigeants sionistes étaient sûrs de pouvoir l’emporter militairement et de mettre à exécution la plupart de leurs ambitieux projets. Et ils avaient raison. (Pappé, 2006).
paramilitaires : " Le service de renseignement de la Haganah savait parfaitement, par les télégrammes qu’il interceptait, que l’ALA ne coopérait pas avec les groupes paramilitaires d’Abdelkader al-Husseini à Jérusalem et de Hassan Salameh à Jaffa. C’est à cause de ce manque de coopération que l’ALA décida, en janvier 1948, de ne pas opérer dans les villes mais d’essayer plutôt d’attaquer des implantations juives isolées" (Pappé, 2006)
Ben Gourion avec deux pilotes juifs à l'entraînement en Tchécoslovaquie, le Colonel Daniel Shapiro, à gauche, et le général Ezer Weizman, commandant en chef de l'Armée de l'air, 1948.
Devant l'Exécutif de l'Agence juive, le 2 novembre 1947, Ben Gourion déclarait que "Les Palestiniens pourraient devenir une cinquième colonne, et dans ce cas, ils pourraient être soit arrêtés, soit expulsés ; il vaut mieux les expulser" (CZA [Central Zionist Archives], compte rendu 45/1, 2 novembre 1947, cité par Ilan Pappé, 2006). Cette volonté d'être seul maître en Palestine, de bouter les Arabes hors du pays où ils sont nés, thèmes du "transfert de populations" que nous avons vu les sionistes rabâcher, ressasser à longueur d'années, depuis qu'ils avaient compris que les Arabes ne se laisseraient pas dominer en silence, après le début des grandes révoltes, en 1936, cette fois ces idées prenaient corps et les colons juifs n'allaient pas manquer de saisir cette opportunité historique.
Point très important dans le déséquilibre des forces armées, Golda Meyerson, déguisée en bédouine, réussira à passer un accord secret le 17 novembre avec Abdallah de Transjordanie, à Naharayim ("Deux rivières"), au confluent du fleuve Jourdain et de la rivière Yarmouk. Pour l'historien Avi Shlaïm, cet accord "constitue une garantie stratégique majeure pour Israël : la Légion arabe, seule armée arabe digne ce nom, s’engageait à ne pas franchir les frontières du territoire alloué à l’État juif en échange de la possibilité d’annexer celui prévu pour l’État arabe. Assuré, dès février 1948, du feu vert explicite du secrétaire au Foreign Office, Ernest Bevin, ce plan sera effectivement mis en œuvre : si la Légion arabe participe à la guerre à partir du 15 mai 1948, elle ne pénètre jamais en territoire israélien et ne prend jamais l’initiative d’une bataille d’envergure contre Tsahal - sauf à Jérusalem, exclue de l’accord" (Dominique Vidal, "Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949)", Conférence donnée à Genève le 23 mars 2018 ; Shlaïm, 1988).
Le 29 novembre, l'assemblée générale des Nations-Unies adopte la résolution 181, qui procède au Partage la Palestine (Partition of Palestine) en un Etat juif et un Etat arabe, donnant aux Lieux saints un statut temporaire « sous régime international particulier ».
"Ont voté pour : Australie, Belgique, Bolivie, Brésil, Canada, Costa Rica, Danemark, Équateur, États-Unis d’Amérique, France, Guatemala, Haïti, Libéria, Islande, Luxembourg, Nicaragua, Norvège, Nouvelle-Zélande, Panama, Paraguay, Pays-Bas, Pérou, Philippines, Pologne, République socialiste soviétique d’Ukraine, République socialiste soviétique, République dominicaine, Suède, Union des Républiques socialistes soviétiques d’Ukraine, Uruguay, Venezuela.
Ont voté contre : Afghanistan, Cuba, Égypte, Grèce, Inde, Iran, Irak, Liban, Pakistan, Arabie saoudite, Syrie, Turquie, Yémen.
Se sont abstenus : Argentine, Chili, Chine, Colombie, El Salvador, Éthiopie, Honduras, Mexique, Royaume-Uni, Yougoslavie." (United Nations, The Question of Palestine, part II )
Dans le même temps, l'assemblée crée la Commission des Nations-Unies pour la Palestine (United Nations Palestine Commission, UNPC), chargée de la mise en place du plan de partage et agissant comme gouvernement provisoire de Palestine.
Ralph Bunche tente de rapprocher les instances de l'UNPC d'une trentaine de personnalités juives modérées, issues en particulier d'Hashomer Hatzaïr ou de l'Ihoud, tels Judah Magnes ou Ernst Simon, qui avaient cofondé Brit-Shalom, rappelons-le., et réunit tout le monde le dernier week-end de décembre à New-York (Ben-Dror, 2008).
Le Plan de partage suscite aussitôt des manifestations de liesse de la part des colons Juifs :
The Spirit of Israel
Affiche de
John Shayne et Robert Hopstein
Vers 1948
Fly to Israel
Affiche pour la compagnie aérienne ELAL (créée la même année), du graphiste israélien Franz Kraus (1905-1998).
1948
Premier Jour de Serment
Affiche pour L"IDF
Moshe Raviv-Vorobeichic,
dit Moï Ver
(1904-1995)
1948
Our land...
Affiche politique à l'effigie de Vladimir Zeev Jabotinsky
"Notre terre va de Dan à Beersheba...de Gilad à la mer"
1948
Chez les Palestiniens, naturellement, le Plan de partage suscite des réactions de révolte :
"La recommandation de partition de l’ONU de 1947 annonçait le cataclysme. Cette décision a donné aux sionistes, qui détenaient moins de sept pour cent de la Palestine, environ cinquante-cinq pour cent du pays. Officiellement, la posture sioniste affichait que tel était le « minimum irréductible » qu'ils pouvaient accepter. Mais les opportunités qui s'offraient à eux désormais éblouissaient au-delà des mots" (Khalidi, 1988).
Sans surprise, dès le lendemain, 30 novembre, les Palestiniens expriment leur colère par des saccages d'autobus et de commerces, en particulier (Pappé, 2006). Le Haut Comité arabe décréta une grève de trois jours, et certaines manifestations débordèrent dans les quartiers commerçants juifs, où des magasins et un marché ont été attaqués, surtout à Jérusalem. La bande d'Abou Kichk (Abu K., Abu Qishq), du nom de son chef, Seif al-Din Abu Kishk, tint une embuscade contre un autobus juif, près de Kfar Sirkin (K. Syrkin), mais en général, les correspondants de presse étrangers soulignent la lassitude des Palestiniens et un ardent désir de retour au calme, ce que confirmeront aussi avec ennui les dirigeants sionistes. Faire de cette attaque le début d'une guerre, comme le fait Benny Morris (Morris, 2008) n'est pas très sérieux. Les attentats des milices juives étaient depuis quelques années bien plus fréquents et plus meurtriers en général que les attaques du côté arabe, et cette dernière action aurait pu se passer comme bien d'autres avant ou après la fameuse déclaration du partage. D'autre part, comme l'historien israélien le dit lui-même, cette attaque n'avait pas été commanditée par l'AHC, et enfin, les renseignements israéliens avaient de bonnes raisons de penser qu'elle était, comme d'autres avant elle, une opération de représailles à celle du Lehi, qui avait visé une maison de la famille Shubaki, appartenant à la tribu bédouine d'Abu Kishk, dont sont issus les membres du "gang". Les miliciens juifs avaient choisi cinq hommes de la famille et les avaient assassinés dans une orangeraie voisine (Morris, op. cité).
En réalité, il fallait trouver un prétexte pour justifier la violence extrême que les sionistes s'apprêtaient à leur infliger, bien "décidés à réduire considérablement, voire à zéro, le nombre d’Arabes au sein de leur futur État juif." (Pappé, 2006), un objectif bien présent dans l'idéologie sioniste, nous l'avons vu, depuis le début de la colonisation, dont les contours et les dispositions n'avaient cessé d'être débattues par les différents leaders sionistes depuis la grande révolte arabe. Et alors que les colons juifs se préparaient à la guerre, posant des mines, renforçant des murs de défense, les paysans palestiniens "continuaient à vivre comme d'habitude". rapporte Palti Sela, membre des unités de renseignement juif. Les rapports des services secrets sionistes ne manquent pas de souligner l'apathie, le manque de volonté ou même le refus de combattre des Palestiniens. Le Haut Commissaire Cunningham, en mars, protestera d'ailleurs auprès de Ben Gourion sur le tournant offensif de la Haganah, diamétralement opposé à l'attitude des Palestiniens, qui cherchaient à maintenir le calme dans le pays, tandis que la Haganah faisait tout son possible pour faire dégénérer la situation (Morris, 1987). Et le dirigeant sioniste d'abonder dans le sens du député britannique : "Je crois que la majorité des masses palestiniennes accepte le partage comme un fait accompli et ne croit pas qu'il soit possible de le dépasser ou de le rejeter... La majorité écrasante d'entre eux ne veut pas se battre." (B. Gourion, Political and Diplomatic Documents (PDD), "Documents Politiques et Diplomatiques" des CZA et ISA [Israel State Archives], Document 274, p. 460). Par ailleurs, en décembre, les irréguliers arabes, s'ils avaient attaqué des convois juifs, ne s'étaient pas pris à des colonies juives (Pappé, 2006).
Tandis que les attentats s'intensifient de la part des milices sionistes, la violence se déploie contre les populations civiles arabes dès le matin du 30 novembre à Haïfa, devenant de plus en plus intense, organisée et planifiée. Si bien qu'on aurait beaucoup de peine à affirmer, comme le fait encore une fois l'historien israélien Benny Morris, que les "véritables hostilités furent lancées à la fin de novembre et au début de décembre par des groupes d’Arabes palestiniens armés" (Morris, 2004b).
Dans la ville d'Haïfa, nous explique Ilan Pappé, les colons s'étaient installés à flanc de montagne, au-dessus des populations autochtones, et cette position leur permettait de pilonner et de tirer facilement sur les quartiers arabes, ce qu'ils ont fait régulièrement à partir du mois de décembre (Pappé, 2006). Ils utilisaient aussi d'autres méthodes terroristes, comme celle qui consistait à faire "rouler vers le bas, sur les maisons arabes, des barils plein d'explosifs et d'énormes boules d'acier, versaient ensuite dans les rues un mélange d'huile et de fioul avant d'y mettre le feu. Pris de panique, les habitants se précipitaient à l'extérieur pour éteindre ces rivières de feu et étaient fauchés par des mitrailleuses" (op. cité). Ce type d'attaques était la spécialité d'une unité spéciale de la Haganah appelée Hashahar (השחר, "Dawn", en anglais, "Aube", en français), composée de Juifs déguisés en Palestiniens, appelés mistarvim (en hébreu, litt. "devenus arabes") et dirigés par un certain Dany (Dani) Agmon, du kibboutz Ein Herod (E. Harod), dans la vallée de Jezreel, travaillant sous les ordres de Yigal Allon (né Païcovitch, 1918-1980), commandant du Palmah entre 1945 et 1948, qui deviendra colonel dans les Forces de défense israélienne et sera plusieurs fois ministre d'Israël par la suite (cf. Ze'ev Schiff, "On the Origins of Targeted Assassination", article du quotidien israélien Haaretz, 5 juin 2006).
Le Comité national palestinien d'Haïfa crut un moment pouvoir être protégé par les Anglais, puisqu'officiellement, la ville devait être la dernière étape du départ des troupes britanniques. Quand il vit que ses appels auprès de la Couronne restaient vains, il adressa des appels au secours vibrants au Haut Comité arabe. Un petit groupe de volontaires s'est présenté en janvier, mais devant la déclaration onusienne sur la partition du pays, les membres comprirent que ceux qui voulaient prendre le pouvoir sur la Palestine étaient ces "gens qu'ils avaient eux-mêmes invités pour la première fois à venir séjourner avec eux à la fin de la période ottomane, qui étaient arrivés d'Europe misérables et sans le sou, et avec lesquels ils avait partagé une ville cosmopolite prospère – jusqu'à cette décision fatidique des Nations Unies. ." (Pappé, 2006).
Le 12 décembre, la Ligue arabe se réunit et déclare "mener jusqu’à la victoire la lutte dans laquelle les Arabes ont été engagés, afin de réaliser l’indépendance et l’unité de la Palestine". Elle décide alors de lever une armée de volontaires, جيش الإنقاذ العربي (Jaysh al-Inqadh al-Arabi), litt. "Armée de sauvetage" ou "A. de secours (Arab Rescue Army, ARA), que nous appelons en général Armée de Libération arabe (ALA), ou parfois, Armée Arabe du Salut (Arab Salvation Army). Très hétéroclite, commandée par Fawzi-Al-Qawuqji (Kaukji), elle entre en Palestine en janvier 1948, sans être inquiétée par les soldats britanniques (Perrin, 2000). Le 6 mars, elle franchit le pont Allenby, unique sur le Jourdain, gardé pourtant par des tanks britanniques. La Grande-Bretagne, officiellement neutre, ferme les yeux, en effet, sur les infiltrations d'armes et de combattants arabes, et, tout en refusant de remettre un pouvoir à des autorités juives ou arabes, annonce qu'elle retirera ses forces le 15 mai 1948.
Emblème de l'Armée de Libération Arabe (ALA)
Nous distinguerons ici les attentats isolés des milices juives, répertoriés pour l'essentiel dans un tableau chronologique annexe, et les violences systématisées par les dirigeants sionistes, dans le but d'expulser en masse, par la force ou la terreur, les Palestiniens de leurs terres, et qui seront le principal objet de cet exposé. Le terme de guerre civile, souvent employé pour désigner ce conflit judéo-arabe, est très contestable. Il désigne en général un conflit né de division(s) d'une population partageant à la base la même histoire et la même culture. Ce n'est pas le cas ici, puisqu'on parle d'une lutte de libération, anticoloniale, entre une population de colonisateurs Juifs européens contre une autre, autochtone, sur laquelle les premiers veulent asseoir une domination la plus absolue.
C'est donc le début annoncé de cette terrible et longue période de l'histoire palestinienne appelée bientôt Nakba (Naqba, Al-Nakba, "catastrophe", "calamité", "désastre", en arabe). C'est un terme choisi par Constantin Zureiq (Constantin Zuraiq, Zurayk) un professeur syrien de l'Université américaine de Beyrouth qui, dans un petit essai intitulé Ma’an Al Nakba ("La signification de la catastrophe"), écrit pendant l'été 1948 dans un hôtel du village de Broumana, à 20 km à l'est de Beyrouth, et qualifie ainsi l'ensemble des violences opérées par les forces sionistes pendant leur prise de pouvoir en Palestine.
Pour Zureiq, ce n'est "ni une calamité passagère ni une simple crise, mais une catastrophe (Nakba) dans tous les sens du terme, la pire qui soit arrivée aux Arabes dans leur longue histoire pourtant riche en drames." Soulignons qu'il n'est pas le premier à utiliser ce terme pour désigner un cataclysme d'ordre politique. C'est par exemple ainsi que les Arabes ont désigné l'année 1920 ("âm an-nakba" : "l'année de la catastrophe"), représentée par "l'écroulement du rêve du grand royaume syrien." (Weinstock : 2011). Pour le sociologue israélien Baruch Kimmerling (1939-2007), ce qui s'est alors produit est un "« politicide » du peuple palestinien comme la tentative progressive mais systématique de provoquer leur annihilation : « la dissolution de l’existence du peuple palestinien en tant qu'entité légitime, sociale, politique et économique. » (KImmerling, 2003).
“ Il y avait deux cents villages [sur le front] et ils n’y sont plus. Nous devions les détruire, sinon nous aurions eu des Arabes là-bas [dans le sud de la Palestine], comme nous en avons en Galilée. Nous aurions eu un million de Palestiniens de plus ”
Général Yitzhak Pundak (1913-2017, commandant du 53e bataillon de la Brigade Givati), interview du quotidien Ha’aretz, 21 mai 2004.
“ 384*
localités dépeuplées...
et
laissées à l'état de ruines ”
* L'historien israélien Ilan Pappé parle, lui, de "531 villages" et de "11 quartiers de grandes et petites villes qui ont été détruits et dont les habitants ont été expulsés sous l’effet direct des ordres donnés par le Conseil consultatif en mars 1948." mais aussi de "800,000 personnes qui ont été déracinées" (Pappé, 2006)

Palestine mandataire
carte de population
et
dépopulation par
la Nakba
source :
https://today.visualizingpalestine.org
On remarquera sans étonnement que les régions palestiniennes dépeuplées, dont les localités étaient détruites, laissées à l'état de ruines ou réoccupées par Israël, épousent largement celles de l'implantation des communautés juives depuis le début de la colonisation sioniste. Précisons que beaucoup de villages préservés en 1948 ont été "progressivement et méthodiquement rasés dans les années 1950 et 1960." (Masalha, 2012 : 107)
“ L’État israélien, comme beaucoup d’autres sociétés d’immigration, est né dans le péché, sur les ruines d'une autre culture, qui a subi un politicide et un nettoyage ethnique partiel, même si le nouvel État n'a pas réussir à anéantir la culture autochtone rivale comme bien d'autres les sociétés d’immigration et de colonisation l’ont fait. ”
(Kimmerling, 2003 : 214-15)
Par ailleurs, les historiens palestiniens, puis les "nouveaux historiens" israéliens ont démontré que les prétendues exhortations à l'exode diffusées par les radios arabes n'étaient que propagande de la part des sionistes. En 1959, Walid Khalidi publiait ainsi une étude sur cette question et démontrait sans appel que les allégations israéliennes étaient complètement mensongères. En examinant soigneusement les archives de la BBC, au British Museum de Londres, l'historien fait une découverte : "Non seulement il n’y avait aucune trace d'ordre d’évacuation arabe, mais les radios arabes avaient exhorté les Palestiniens à tenir bon et à rester solides, alors que les radios juives de la Haganah, de l'Irgun et du Gang Stem s'étaient engagées dans une guerre psychologique incessante et violente contre la population civile arabe" (Khalidi, 1988). L'écrivain et nationaliste irlandais Robert Erskine Childers (1870-1922) fera de son côté la même recherche et parviendra aux mêmes conclusions que Khalidi (Childers, "The Other Exodus", The Spectator 21 mai 1961), de même que Benny Morris :
"Il n’existe pas de preuve attestant le souhait des Etats arabes et du Haut Comité arabe d'un exode de masse, ni d'une publication de leur part d'une directive générale ou d'appels invitant les Palestiniens à quitter leurs foyers même si, dans certaines régions, les habitants de villages particuliers ont reçu de la part de commandants arabes ou du HCA l’ordre de partir, principalement pour des raisons stratégiques" (Morris, 1987).
Il faut préciser ici que la recherche de la vérité historique a été et est toujours particulièrement difficile dans le cas de la Nakba, car, si les "nouveaux historiens" israéliens ont fini par accéder, à la fin des années 1990, à des dossiers secrets déclassifiés de l'IDF, leur travail, l'approche de la fin de la période de confidentialité des documents du Shin Beth et du Mossad, mais aussi la révision progressive de l'histoire officielle, auraient poussé le MALMAB à faire machine arrière et, de manière illégale, à supprimer à nouveau "l’accès à une grande partie du matériel explosif. Des documents israéliens archivés qui faisaient état de l’expulsion de Palestiniens, de massacres ou de viols perpétrés par des soldats israéliens, ainsi que d’autres événements considérés comme embarrassants par l’establishment, ont été reclassés « top secret ». Les chercheurs qui cherchaient à retrouver les dossiers cités dans les livres de Benny Morris, Avi Shlaim ou Tom Segev se heurtaient souvent à une impasse. D’où la surprise que le dossier GL-18/17028, intitulé « Le vol en 1948 » soit encore disponible aujourd’hui." (Shay Hazkani, "Pensée catastrophique : Ben Gourion a-t-il essayé de réécrire l’histoire ?", article du grand quotidien israélien Haaretz, 16 mai 2003).
En 2021, le quotidien israélien Haaretz, encore, s'appuyant en particulier sur ce fameux dossier secret GL-18/17028, qui a par miracle échappé à la censure israélienne, affirmait : "Les témoignages continuent de s’accumuler, les documents sont révélés, et peu à peu une image plus large se dessine des actes de meurtre commis par les troupes israéliennes pendant la guerre d’indépendance. Les procès-verbaux enregistrés lors des réunions du cabinet en 1948 ne laissent aucune place au doute : les dirigeants israéliens étaient au courant en temps réel des événements sanglants qui ont accompagné la conquête des villages arabes" (Adam Raz, Classified Docs Reveal Massacres of Palestinians in '48 – and What Israeli Leaders Knew : "Des documents classifiés révèlent les massacres de Palestiniens en 1948 – et ce que les dirigeants israéliens savaient"), article du quotidien israélien Haaretz, 9 décembre 2021).
Les plus curieux de cette affaire liront avec profit une interview savoureuse accordée par Yehiel Horev, qui a dirigé le département de la sécurité du ministère de la Défense de 1986 à 2007, qui, en défendant la censure, ne ménage pas la langue de bois, l'hypocrisie et la malhonnêteté idéologique que les sionistes, nous l'avons vu, n'ont cessé de pratiquer pour parvenir à leurs fins (cf. Burying the Nakba: How Israel Systematically Hides Evidence of 1948 Expulsion of Arabs : "Enterrer la Nakba : comment Israël occulte systématiquement les preuves de l’expulsion des Arabes en 1948" article d'Hagar Shezaf, du 5 juillet 2019, dans le quotidien Haaretz, version française sur le site de l'Association France Palestine Solidarité).
Nous allons donc maintenant examiner pas à pas, mois après mois, comment les forces armées sionistes, toutes milices confondues, ont intensifié, développé, leurs pratiques terroristes érigées en système, pour permettre d'expulser, par la force ou la terreur, les populations palestiniennes, de vider, de raser des villages pour faire place nette aux Juifs, qui bâtiront leur nouveau pays en grande partie sur les ruines de l'ancien, installant de nouvelles colonies à la place des anciens villages ou sur leurs terres, développant aussi toutes sortes de parcs à thèmes invisibilisant une géographie physique, historique et sociale palestinienne au profit d'espaces investis pour le tourisme écologique, historique, archéologique, tous à la glorification du (très lointain) passé et du présent d'Israël, qui sont des objets de contentement et de plaisir pour leurs visiteurs , comme autant de pieds-de-nez cynique à tout un pan de l'histoire. A tout ceci, il faudra ajouter les très nombreux actes terroristes particuliers des sionistes qui ajouteront la terreur à la terreur de la vaste entreprise de dépopulation forcée : ils seront répertoriés à la fin dans un tableau annexe.
étude : W. Khalidi, "Why Did the Palestinians Leave ?", article du Middle East Forum, juillet 1959
MALMAB : Acronyme pour : Ha-Memune al ha-bitahon be-Ma'arechet Ha-Bitahon : Agence de l'Autorité de la Défense et de la Sécurité, ces deux derniers termes étant désignés par le même terme, bitahon (bitachon) : " Bitachon était alors, et reste encore aujourd'hui, un méta-terme utilisé par les dirigeants sionistes, et plus tard, israéliens, pour couvrir une large gamme de questions et justifier de nombreuses politiques essentielles : depuis les achats d’armes à l’étranger et la lutte intérieure contre d’autres partis, aux préparatifs pour le futur État et à la stratégie à adopter contre la population palestinienne locale." (Pappé, 2006).
"Dans tout l’Israël moderne, plus de quatre cents villages palestiniens ont été dépeuplés pendant la guerre de 1947-1949. Avec des maisons pour la plupart détruites, des mosquées et des églises utilisées à d’autres fins, et des cimetières défoncés, les communautés palestiniennes ont été géographiquement dépossédées. Les Palestiniens ont depuis emporté leurs noms de villages, leurs souvenirs et leurs possessions avec eux dans la diaspora, transformant leur passé perdu en histoires locales sous la forme de « livres commémoratifs de village ». Comptant plus de 100 volumes imprimés, ces livres racontent des histoires familiales, des traditions culturelles et les détails de la vie du village, révélant l’histoire palestinienne à travers les yeux des Palestiniens."
Présentation du livre de Rochelle Davis, "Palestinian Village Histories", Stanford University Press, Editions De Gruyter, 2010
“ L'heure n'est-elle
pas venue
de nous
débarrasser
d'eux ? ”
décembre 1947 - mars 1948
Le mercredi 10 décembre 1947, dans la Maison Rouge, a lieu une réunion importante du Comité de conseil (Haveadah Hamyeazet), sorte de cabinet dirigé par Ben Gourion, que Pappé appelle "« Conseil consultatif », un organisme « de fait », réuni à seule fin de tramer et d’organiser la spoliation des Palestiniens." (Pappé, 2006). Ce jour-là, deux orateurs dirigent les débats, Ezra Danin et Yehoshua Palmon, son second, qui ont déjà été présentés dans la partie III. En 1948, Danin hérite d'une nouvelle mission, qui s'intéresse à l'action des forces juives après la conquête d'une localité ou quand la bataille pour celle-ci est bien engagée : "Ses subordonnés étaient responsables des procédures suivies dès qu’un village ou un quartier palestinien avait été occupé. Ce qui veut dire qu’avec l’aide des informateurs ils repéraient et identifiaient des hommes soupçonnés d’avoir agressé des Juifs dans le passé ou d’appartenir au mouvement national palestinien – à moins qu’ils n’aient été, tout simplement, détestés par les informateurs locaux, qui exploitaient la situation pour régler de vieux comptes. Les hommes ainsi distingués étaient en général exécutés sur place. Assez souvent, Danin venait en personne inspecter ces opérations. Son unité avait aussi pour mission, aussitôt après l’occupation d’une ville ou d’un village, de séparer tous les hommes d’« âge militaire », c’est-à-dire de dix à cinquante ans, du reste de la population : ils étaient alors « seulement » expulsés, ou emprisonnés pour de longues périodes dans des camps de prisonniers de guerre." (Pappé, 2006).
On parla d'abord de l'élite urbaine palestinienne, qui quittait leur maison pour des résidences en Syrie, Liban ou Egypte. En dehors des périodes de villégiature, c'est ce qu'ils faisaient aussi en période de troubles, par sécurité, attendant une période plus apaisée pour revenir chez eux. Des historiens comme Benny Morris ont parlé à ce sujet de "fuite volontaire" (Pappé, 2006), mais la réalité, c'est que l'Etat d'Israël, après l'indépendance du nouveau pays, les ont empêchés de rentrer dans un pays qui n'était plus officiellement le leur : ainsi, cette petite partie du dépeuplement était réglée de manière bien commode, au détriment de toute justice historique et sociale. Il fut remarqué qu'un certain nombre de tribus bédouines, craignant des attaques juives, s'étaient déplacées pour se rapprocher de villages arabes. Mais il restait l'immense majorité des Palestiniens qui seraient encore là au moment de la naissance du nouvel Etat juif. Danin expliqua alors, sur la base du travail de ses informateurs, que des actions violentes, un peu partout, contre les Palestiniens, allaient les terroriser et rendre "l'aide du monde arabe inutile". Le lendemain, 11 décembre, Ben Gourion revient dans son Journal de guerre sur la réunion de la veille :
"Tous nos « amis » nous ont dit que toute réponse qui portait un coup sévère aux Arabes avec de nombreuses victimes était une bénédiction. Alors la peur des Arabes grandira, et l’aide extérieure qu'ils recevront ne leur sera pas efficace. Ne peut-il pas y avoir de soupçon de provocation ? Puisque cela vient de plusieurs endroits différents, on ne peut pas supposer qu’il s’agisse d’une conspiration. Ezra accepte « l’opinion des amis ». Dans quelle mesure l'arrêt des transports nuira-t-il aux Arabes ? Dans certaines zones, non, mais chez les citadins, la mesure frappera durement. Les paysans ne veulent pas se joindre aux émeutes à moins d’y être entraînés de force. Une réponse très ferme renforcera le refus des villageois de participer à la bataille. Josh [Palmon, NDA] pense qu'Haïfa et Jaffa seront évacuées par manque de nourriture. Il y avait presque la famine, à Jaffa, pendant les émeutes" [révoltes arabes de 1936-39, NDA].
D. Ben Gourion, Yoman ha-milhama, op. cité , entrée du 11 décembre 1947.
Eliahu Sasson, égal à lui-même était le seul à continuer de privilégier des méthodes propres à diviser les Arabes pour mieux régner, alors que le reste du collège de direction sioniste était passé à une autre étape, celle qui consistait enfin, à leurs yeux, d'être à la porte du succès recherché depuis près de 70 ans par les sionistes, celui d'établir à nouveau une souveraineté juive sur une Palestine débarrassée au maximum de ses éléments non-juifs. Trois jours plus tard, Ben Gourion écrivait une lettre à Moshe Sharett sur le sujet, lui précisant que "la différence importante avec 1937 [pic des révoltes arabes de 1936-39, NDA] c'est la vulnérabilité accrue de l’économie urbaine arabe. Haïfa et Jaffa sont à notre merci. Nous pouvons les affamer. Le transport motorisé, qui est également devenu un facteur important dans leur vie, est dans une large mesure à notre merci."
Lettre du 14 décembre 1947 de D. Ben Gourion à M. Sharett, PDD (cf. plus haut), Décembre 1947- Mai1948, doc. 45, p. 60., Jérusalem, 1979.
La campagne d'intimidations et de menaces avait donc été lancée, commandée au plus haut niveau de l'Etat en devenir, nous l'avons vu. Ces opérations de "reconnaissance violente" (hasiyur ha-alim) ont déjà des aspects criminels assurés, qui font partie des pratiques éprouvées d'Orde Wingate : "c’était lui qui avait appris à la Haganah à se servir de cette méthode terroriste contre les villageois palestiniens dans les années 1930. Dans son principe, l’idée était d’entrer dans un village sans défense vers minuit, d’y rester quelques heures, de tirer sur quiconque osait sortir de chez lui, ou de chez elle, puis de s’en aller. Même du temps de Wingate, tout cela relevait déjà davantage de la démonstration de force que d'une action punitive ou d'une attaque de représailles." (Pappé, 2006). Mais en fait, dès le début, les opérations de la Haganah n'auront rien à voir avec ces coups de semonce.
Quatre jours après, dans la nuit du 18 au 19 décembre 1947, un raid est programmé par le Palmah sur des villages de Haute-Galilée, dans le district de Safed : Al-Khisas, Al-Na'ima et Jahula (Doigt de Galilée, voir carte A), par une unité dirigée par Moshe Kalman (Kelman, 1923-1980), dit Le Loup (The Wolf), un des chefs les plus sanguinaires de la Haganah, nous le verrons. L'attaque aurait été en partie annulée, mais Yigal Allon avait tenu au raid sur Al-Khisas (Morris, 2004), où habitaient environ 400 musulmans et une centaine de chrétiens. Ben Gourion publia de vibrantes excuses publiques, soulignant qu'il n'avait pas autorisé cette attaque, avant d'intégrer cette dernière, quelques mois plus tard, à la liste des opérations à succès, ce qu'il fera toujours, d'ailleurs, en pareil cas (Pappé, 2006). Les ordres étaient en particulier de "frapper les adultes... tuer les hommes adultes dans le palais de l'Emir Faour", mais aussi de brûler quelques maisons (Benvenisti, 2000). Le raid aurait fait 12 à 15 victimes, dont une femme et cinq enfants (Morris, 2004 ; Pappé, 2006). Des tracts avaient été distribués dans les villages pour décourager la volonté de résistance, mais les villageois n'avaient pas d'arme à feu ou ne les ont pas utilisées (Levenberg, 1992). Le kibboutz HaGoshrim sera fondé en 1948 (cf. carte A), en partie sur les terres d'Al-Khisas.
“ Si la guerre se déroule chez vous, elle provoquera des expulsions massives de villageois, avec leurs femmes et leurs enfants. Ceux parmi vous qui ne souhaitez pas connaître un tel sort, je leur dirai : dans cette guerre, il y aura des tueries impitoyables, sans compassion. Si vous ne participez pas à cette guerre, vous n'aurez pas à quitter vos maisons et vos villages. ”
(Archives IDF, 51/957, file 16, cité par Pappé, 2006)
Un tract bien mensonger, en vérité, parfaitement conforme à la tromperie du plan Dalet, nous l'avons vu, puisque beaucoup de villageois étaient sans défense et ont été expulsés de la même manière que les autres qui se défendaient. Des archives vont dans le même sens, et même pire, à entendre l'écho que s'en fait le quotidien israélien Haaretz (cf. plus haut : "Classified Docs...") pour révéler que "les Palestiniens qui ont choisi de rester, en raison de leur handicap, de leur âge ou de leur maladie, n’ont pas été épargnés et ont été massacrés de la manière la plus horrible qui soit." (Ramzy Baroud, "Comment Israël veut falsifier l’histoire de la Palestine", Palestine Chronicle, version française, 16 mai 2004).
Le 19 décembre, dans son journal de guerre, toujours, Ben Gourion résume les méthodes d'agression sauvage à adopter envers les Palestiniens :
"J'ai dit qu’il semblait nécessaire d’examiner l’ensemble du plan de sécurité, d’une part. Nous avons peut-être été trop optimistes et sous-estimé le plan arabe. Il y a des doutes sur l’efficacité d’une réponse après coup. Cela pourrait être interprété comme une agression pour éteindre le feu, une prolifération des émeutes. Une méthode défensive- agressive doit être employée dans chaque attaque, pour se préparer à porter un coup décisif, à détruire les lieux ou expulser clandestinement les habitants, avant de prendre leur place." (Ben Gourion, Journal de guerre, op. cité, 19 Décembre 1947).
Le dirigeant sioniste prévoit alors de créer "un bureau de contrôle suprême qui ne s’engage pas dans des opérations, mais seulement dans l’évaluation de la situation et la publication d’instructions de planification de haut niveau : moitié civil (un responsable des finances et un responsable du personnel et de la logistique), moitié militaire – Ratner et Fritz" (op. cité).
Ben Gourion, on le voit, a bien de la peine de se persuader lui-même qu'il mène une guerre juste, de défense, alors que la guerre menée contre les Palestiniens est une guerre de conquête coloniale, qui se fait en grande partie par des actes terroristes, contre des populations souvent sans défense, qui ne cherchent pas, dans l'ensemble à se battre, ce qui a surpris bien des fois les militaires juifs. Comme l'évoque Ben Gourion, les dirigeants sionistes sont maintenant passés à une phase mentale décomplexée, prêts à abandonner les prétextes et les faux-semblants. La violence sera exercée de manière systématique, que les habitants aient manifesté un comportement belliqueux ou non. L'essentiel, nous le savons, est ailleurs. L'objectif primordial, comme le rappelle le patron des sionistes lui-même, le même depuis très longtemps, nous l'avons vu en détail, est de diminuer au maximum le nombre d'habitants arabes au sein du nouvel Etat Juif :
"Dans la zone attribuée à l'État juif, il n'y a pas plus de 520 000 Juifs et environ 350 000 non-Juifs, principalement des Arabes. Avec les Juifs de Jérusalem, la population totale de l'État juif, au moment de son établissement, sera d'environ un million, dont près de 40 pour cent de non-juifs. Une telle composition [de population] ne fournit pas une base stable pour un État juif. Ce fait [démographique] doit être considéré dans toute sa clarté et toute son acuité. Avec une telle composition [de population], il n'existe pas de certitude absolue que le contrôle restera entre les mains de la majorité juive. Il n’y aura pas d’État juif stable et fort aussi longtemps qu’il n'y aura pas de majorité juive d'au moins 60 pour cent." (Ben Gourion, discours devant le Comité central de l'Histadrout, 30 décembre 1947, cité par Masalha, 1992).
Ratner et Fritz : - Yohanan Ratner (1891-1965), commandant de la Haganah et du Palmah, architecte. De 1930 à 1963, il sera directeur du Technion, université scientifique et technologique d'Haïfa, fondée en 1912.
Shalom Eshet, né Autrichien, Fritz Eisenstadt (1914-1967), officier de la Haganah, conseiller militaire de Ben Gourion
Le 21 décembre, 25 hommes des forces sionistes entrent dans le village de Dayr Ayyub (Deir Ayub, D. Ayyub, Deir Aiyub, D. Ayoub, D. Ayyoub ; Ayoub = Job, en arabe), près de Latroun (al-Latrun). Ils se mettent à tirer au hasard et dynamitent trois maisons. Six semaines après, le 7 février 1948, des troupes britanniques démoliront deux autres maisons, au prétexte qu'elles servaient à tirer sur des convois qui passaient sur la route du village (Filastin, 8 février 1948). Les villageois seront pris pour cible avec acharnement trois fois de suite et finalement expulsés de force en avril, leur village étant alors détruit (Pappé, 2006).
Dès le mois de décembre, et pendant un mois, la ville d'Haïfa subit des pilonnages intensifs et un certain nombre d'attaques qui terrorisent surtout les familles aisées, et ces privilégiés quittent la ville en masse (15.000 à 20.000 personnes selon les historiens) pour se réfugier dans des résidences secondaires du Liban ou d'Egypte (Pappé, 2006). Il en sera de même à Jérusalem en mars-avril.
Le 1er janvier 1948, au cours d'une longue série de réunions transformée en ce que Pappé appelle un "Long Séminaire", du 31 décembre au 2 janvier, Yigal Allon tient des propos qui montrent que les chefs sionistes sont au même diapason, tout à fait conformes à l'esprit du moment dans la Maison Rouge, et que Ben Gourion restitue dans son journal de guerre : "Une réaction forte et brutale s’impose désormais. Nous devons être précis sur le moment, le lieu et ceux que nous frappons. Si nous accusons une famille – nous devons leur faire du mal sans pitié, y compris les femmes et les enfants. Sinon, ce n’est pas une réaction efficace. Pendant l'opération là-bas il n'est pas nécessaire de faire la distinction entre coupable et non coupable." (Y. Allon, cité par Ben Gourion, Journal de guerre, op. cité, 1er janvier 1948, cité par Pappé, 2006). Il y avait bien le libéral Eliyahu Sasson (Eliahou S. , 1902-1978), du département arabe de l'Agence juive de 1933 à 1948, pour mettre en garde ses compagnons du mauvais signe envoyé aux Arabes lors de l'attaque "barbare" sur Al-Khisas, mais Moshe Dayan lui répondit : "Notre action contre Khisas a embrasé la Galilée, et c’est bien.", paroles avec lesquelles, semble-t-il, tous les autres participants "étaient bien d'accord" (Pappé, 2006).
Les dirigeants Juifs sont encouragés dans leurs actions par le peu de résistance qu'offrent les victimes arabes. Très tôt, en janvier 1948, Ben Gourion témoignait non seulement de l'abattement de la population palestinienne, mais aussi du refus de se battre : "Je pense que, majoritairement, les masses palestiniennes acceptent la partition comme un fait accompli et ne croient pas possible de l’empêcher ou de la rejeter. [...] La grande majorité ne veut pas se battre contre nous" (B. Gourion, PDD, op. cité, doc. 274, p. 460). Le mois suivant, Eliyahu Sasson fait savoir au Conseil consultatif que 3000 hommes seulement sont entrés en Palestine au nom de l'ALA (Ben Gourion dans son journal en compte encore moins) et tous "mal entraînés". Au vu du grand déséquilibre des forces, certains leaders Juifs voulaient aller plus vite, taper plus fort, et si Ben Gourion était au départ prudent, il saluait avec joie toutes les bonnes opérations des brigades juives, autorisées ou non.
Un des grands artisans du "transfert" des Arabes, nous l'avons vu dans la partie précédente, s'appelle Yosef Weitz. Dès le 10 janvier 1948, il débarque à Haïfa, se remet au travail, et "orchestre, ici et là, l’expulsion des Palestiniens. En avril, il exige et obtient la constitution d’ « un organisme qui dirige la guerre avec pour but l’éviction d’autant d’Arabes que possible ». Informel jusqu’à la fin août 1948, officiel ensuite, le « Comité du transfert » supervise la destruction des villages arabes abandonnés ou/et leur repeuplement par des nouveaux immigrants juifs pour interdire tout retour des réfugiés. Ces attributions s’élargissent, en juillet, avec une tâche supplémentaire : la multiplication d’implantations juives aux frontières." (Dominique Vidal, "L’expulsion des Palestiniens ..." op. cité).
"L'heure n'est-elle pas venue de nous débarrasser d'eux ? Pourquoi devrions-nous avoir garder ces épines au milieu de nous, à un moment où elles représentent un danger ? Nos hommes réfléchissent... au problème." (Weitz Yomani [Journal de Weitz], A 246/12, 10 janvier 1948, p. 2288, CZA [Central Zionist Archives] ; Vol.lll, 11 janvier 1948, p. 226, dans Masalha, 1992) .
Le jour suivant, Weitz s'entretient avec Yehuda Burstein, un officier de la Haganah, pour discuter de «"la question de l'évacuation des fermiers de Yoqne'am et de Daliya [Daliyat al-Ruhah] avec les moyens acceptables aujourd'hui. L'affaire a été traitée par la défense [Haganah] et dans l'après-midi, j'ai discuté [de l'affaire] avec le commandant adjoint du district [1]". Quatre semaines après, les métayers de Daliyat al Ruah, Qira wa Qamon et Yoqne'am ont été chassés [2].
Le 13 janvier 1948, Weitz parla à ses collègues du JNF sur les mesures à prendre pour évacuer les terres du Wadi Qubani : "J'ai donné des instructions pour ne pas manquer les opportunités offertes en ces heures troublées" [3] » (Masalha, 1992)
[1] "Weitz Yomani...", op. cité, A 246/12, 12 janvier 1948, p. 2290, CZA.
[2] cité par Morris, 1986, p. 524.
[3] idem note [1]
}
Sur la base des notes de
Masalha, 1992
destruction : les démolitions des maisons se faisaient le plus souvent au bulldozer, accompagnées de destructions des puits, élément fondamental des villages palestiniens.
Daliyat al-Ruhah : D. al-Rawha, au sud-ouest du district d'Haïfa, cf. carte A
Qira wa Qamon / Yoqneam : Qira, Qira et Qamun (Kamoun et Kira), voisine de Yoqneam, à une dizaine de kilomètres au nord de Daliyat. cf. carte A
David Amsellem, Institut Français de Géopolitique (IFO), Working Atlas, 21 avril 2010.
"Aucun reproche n’a jamais été adressé à Weitz pour les expulsions dont il a pris l’initiative à Kamoun et Kira, Arab al-Ghawarina [nord d'Haïfa, à Kiryat Haïm, carte A] dans la vallée de Naman, Qumiya [nord-ouest de Beisan, carte A], Mansurat al-Kheit [Mansurat al-Khayt, près du Jourdain, à l'est de Safed, carte A], Husseiniya [Husayniyya, Husnia, Hussniyya, village bédouin près de Karmiel, 30 km au sud-ouest de Safed, carte A) Ulmaniya [al-Ulmaniyya, 15 km au nord-est de Safed, carte A] Kirad al-Ghannama [quelques kilomètres au sud du précédent] et Ubeidiya [al-Ubaydiyya, 3 km au sud du lac de Tibériade, carte A], villages qu’il avait choisis soit pour la qualité de leurs terres, soit parce que des colons juifs y résidaient ou vivaient à proximité" (Pappé, 2006).
De ce qui précède, on ne sera guère étonné d'assister à la mise en œuvre concrète de la stratégie sioniste de terreur, qui commence par une série de violences et de destruction bien planifiée dans des régions stratégiques pour les Juifs, autour d'Haïfa, de Safed, en Galilée, mais aussi dans les quartiers de la ville la plus symbolique de ce combat, Jérusalem, où sévit en particulier la 6e Brigade Etzioni, dirigée par David Shealtiel (Shaltiel, 1903-1969), du SHAI (cf. partie 3) :
- Le 26 décembre à Silwan (carte C), alors un village à l'est de Jérusalem, et qui est aujourd'hui la "ville la plus menacée de démolition et d'expulsion à Jérusalem" ("Que savez-vous de Silwan...", article de l'Association France Palestine Solidarité, 28 juin 2021) et le lendemain à Yalu (Yalo), un village à 13 km au sud-est de Ramla, aujourd'hui en Cisjordanie ("West Bank" : "Rive Ouest", sous-entendu du Jourdain), cf. carte C, territoire annexé par la Jordanie entre 1950 et 1966.
- Le 28 décembre, la Haganah prend pour cible un café de Lifta, au NO de Jérusalem, arrosé à la mitrailleuse et, près de là, des militants du groupe Stern arrêtaient un autobus et tiraient à l'intérieur à l'aveugle. Selon Pappé, le quotidien du groupe, Mivrak ("Télégramme") a rapporté que le groupe a distribué des brochures à ses militants, annonçant un mot d'ordre très clair : "Détruire les quartiers arabes et punir les villages arabes" (Pappé, 2006)
Dans la nuit du 31 décembre 1947 au 1er janvier 1948, 170 hommes du Palmah attaquent le village où repose un des cheikhs les plus révérés, déjà présenté ici, Izz-al-Din (Ezzedine) Al-Qassam, à Bilad al-Cheik (Balad al-Sheikh, B. al-Shaykh, "Pays du Sage"), au sud-est de Haïfa (carte A), dans le but de détruire le plus de maisons possible (plusieurs dizaines), et de blesser le plus grand nombre de personnes. Le bilan est de 60 morts, sans compter tous les blessés (Morris, 1987 ; Gilbert, 1993).
- Le 1er janvier 1948, des maisons sont détruites par le Palmah à Hawassa (H. el Fuqa), un quartier alors excentré de Haïfa (aujourd'hui quartier de Tel Amal, carte A), mais aussi à Bayt Dajan (Beit Dajan, Dajun (peut-être la Beth Dagon du livre biblique de Josué), village situé à six kilomètres environ à l'est de Jaffa (carte C). Le 19 février, ce sont les forces britanniques qui y tuent deux personnes et en blessent trois, puis une semaine plus tard, à nouveau le Palmah, qui tue trois villageois, en blessent quatre et font exploser une maison (Abu-Sitta, 2010), et finalement, le village sera détruit le 25 avril (cf. plus bas). A Sheikh Jarrah (Cheikh Jarrah), un quartier de Jérusalem-Est (carte C), la Haganah brûle 12 maisons, et, selon le principe de terreur, ce sont des combattants du Lehi qui y reviennent le 14 janvier et font exploser trois maisons Comme B. Dajan et d'autres, le village sera détruit en avril (cf. plus bas).
- Les 2/3 janvier, à Ein al-Zeitoun (E. Zeitun, Ayn al-Zaytun/ Zaytoun, Ain el-Z, carte A), à moins de 2 km au nord-est de Safed, en Haute-Galilée, la Haganah fait exploser plusieurs maisons, tuent 23 Arabes et volent leurs montres (Morris, 2004). Le Palmach y reviendra début mai et causera au village un malheur encore plus grand (cf. plus bas).
- Le 9 janvier entre en Palestine la première unité de l'Armée de Libération Arabe (ALA, Jaysh al-Inqadh al-Arabi), menée par Qawuqji, qui attaque la colonie de Kfar Sold (K. Szold, Doigt de Galilée, carte A), en représailles à l'attaque de la Haganah sur Al-Khisas, mais des forces de l'armée britannique viennent en appui des soldats Juifs et tuent 25 assaillants (Levenberg, 1992).
- Le 11 janvier, à Sheikh Badr, à l'ouest de Jérusalem (carte C), toujours selon le même mode de terreur, le Lehi fait exploser la maison du mukhtar du village, Haj Suleiman (Sulayman) Hamini et, deux jours plus tard, la Haganah endommage une vingtaine d'autres maisons (Khalidi, 1992 ; Morris, 2004). Entre les 14 et 19 janvier, les habitants ont fui de terreur, et des policiers britanniques sont venus garder les maisons désertées (Morris, 2004).
- Le 14 janvier, l'ALA attaque Kfar Etzion (Ezion, Etziyon), dans le terrotoire qu'on appellera la Cisjordanie, au sud-ouest de Bethléhem (carte C), et tuent 35 soldats Juifs dans une embuscade : ce chiffre deviendra symbolique des représailles qui suivront, appelées opérations Lamed-Heh, de la valeur chiffrée des lettres hébraïques Lamed (L latin) : trente et Heh (He, lettre E latin) : cinq.
- Le 18 janvier, les habitant du village de Mansurat al-Khayt (M. al-Kheit), à 12 km à l'est de Safed, sont expulsés de force, menacés de mort s'ils reviennent. Des tentes et des cabanes sont brûlées, des animaux de ferme tués (Morris, 2004 ; Jawad, 2007). Un nouveau raid se produit dans la nuit du 6 au 7 février : "Au cours de la nuit, cinquante Juifs ont mené des attaques bien organisées sur le village arabe de Mansurat el Kheit... avec des bras automatiques. Ils ont fait exploser une maison sous le couvert de tirs nourris d’armes automatiques... Un villageois aurait été blessé" (New York Times, 8 février 1948, dans "Mansurat al-Khayt — مَنْصُورَة الخَيْط)", notice de l'Interactive Encyclopedia of the Palestine Question). Le Kibboutz Habonim, renommé Kfar HaNassi, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Safed (carte A), a été construit la même année en partie sur les terres de l'ancien village, où des habitants ont été régulièrement expulsés de 1949 à 1956, pour raisons "militaires, économiques et agricoles" (op. cité).
- Le 27 janvier, des miliciens sionistes tentent de miner des maisons à la périphérie du village de Bayt Affa, non loin d'Ashkelon, à l'est (carte C), mais ils sont surpris par des gardes, qui les affrontent pendant deux heures et les poussent à s'enfuir et se réfugier dans une colonie à proximité, Negba (Zochrot : Bayt Affa), un kibboutz fondé en 1939. Le village sera occupé par les Israéliens à la mi-juillet et détruit au mois d'octobre.
- Le 29 janvier, c'est à Lifta, au nord-ouest de Jérusalem (carte C), que la Haganah fait exploser trois maisons, après avoir mitraillé un des cafés. Pour achever l'expulsion, le 11 janvier 1948, la "Haganah fit sauter la plupart des maisons et chassa tous ceux qui se trouvaient encore sur place" (Pappé, 2006). Lifta fut parmi les premiers des 38 villages du district de Jérusalem à être dépeuplés de force en 1948" (Middle East Eye, "Lifta, village palestinien dépeuplé lors de la Nakba, à nouveau menacé par les projets israéliens", article du 17 juin 1921).
Ruines du village de Lifta, où les habitants "ont été déplacés de force", 56 maisons sont “ quasiment intactes ...mais leurs propriétaires Palestiniens n'ont pas le droit d'y retourner. ”
“ Selon la loi israélienne sur "la propriété des absents", même les Palestiniens expulsés de chez eux qui sont parvenus à rester à l’intérieur des lignes d’armistice, devenant de fait des déplacés internes, ont perdu leurs propriétés au profit de l’État. ”
Déclarée Réserve naturelle en 2017, c'est plutôt une nouvelle colonie de luxe que des entreprises privées cherchent à construire
“ Plus de 70 ans plus tard, Yaqoub se remémore parfaitement les circonstances de son départ forcé de Lifta. Les milices sionistes s’étaient postées aux entrées principales reliant Lifta aux villages voisins et à Jérusalem – incitant les Palestiniens à chercher à transférer les femmes et les enfants du village vers les grottes voisines, puis vers la sécurité relative des villages alentour.”
("Lifta, village palestinien..." op. cité)
,
“ Nous avons quitté nos maisons sans rien d’autre que les vêtements que nous avions sur le dos, pensant que nous y retournerions le lendemain. Cela fait maintenant 73 ans”
(Lifta, village palestinien..., op. cité)
- fin janvier - début février 1948, le Palmach attaque le grand village de Salama, de 7807 habitants, aux abords de Tel-Aviv (carte C) : "Plusieurs maisons ont explosé. Les instructions étaient d'attaquer la partie nord du village... pour provoquer des morts, faire sauter des maisons et brûler tout ce qui est possible." (Abu-Sitta, 2010). Occupée le 29 avril lors de l'opération Hametz (cf. plus bas), les habitants seront expulsés pour faire place, progressivement, à des immigrants Juifs.
A la même période, le Palmah, toujours, fait exploser plusieurs maisons de Yazur, au sud-est de Jaffa et détruit des maisons à Beisan (Baysan, Beit Shean), une des plus vieilles cités du Moyen-Orient, au nord du pays, en Basse Galilée (carte A). Les autorités juives de la municipalité de Tel Aviv, comme d'autres de Palestine, ne connaissent pas les plans secrets des dirigeants sionistes. Elles envoient une délégation auprès de Ben Gourion, pour se plaindre de la nouvelle attitude très agressive de la Haganah envers les Arabes de Jaffa, alors même que la la ville arabe et la ville juive tentaient de mieux coexister, séparées par une sorte de no man's land matérialisé par une bande côtière (Pappé, 2006). "La Haganah, déplora-t-il, semblait faire tout son possible pour que ces efforts échouent, et il précisa que les soldats se livraient à des attaques aléatoires : ils tuaient des gens sans provocation, près des puits, à l’intérieur du no man’s land, volaient les Arabes, les agressaient, détruisaient les puits, confisquaient des biens, tiraient à des fins d’intimidation." (Pappé, op. cité). Et ce qui valait pour Tel Aviv valait aussi pour d'autres colonies alentour, puisque des protestations émanèrent des plus anciennes implantations juives de la région, du moins pendant un temps, car un mois plus tard, les différents édiles rejoignaient le tempétueux concert sioniste, gagnés de la même façon que leurs dirigeants par un sentiment de fureur et de puissance envers les Arabes.
Dès le mois de février le petit cercle de décision du pouvoir sioniste, hauts responsables de la sécurité, surtout des militaires, et des affaires arabes, autour de leur chef Ben Gourion, se réunit plus souvent et commence par s'élargir à des responsables de la mobilisation et de l'achat d'armes. Et ce sont de nouveaux "achats d'armes, de matériel lourd et d’avions, en particulier...qui, en février 1948, ont permis aux unités sur le terrain d’élargir leurs opérations et d’agir de manière plus efficace dans la Palestine rurale. L’un des principaux résultats de l’amélioration de l’armement fut le pilonnage massif, notamment avec de nouveaux mortiers, de villages et de quartiers à forte densité démographique." (Pappé, 2006)
Un rare document connu le nomme Comité de conseil (Haveadah Hamyeazet), dont la première réunion connue est le 18 juin 1947, que Pappé appelle Conseil consultatif, et un autre, unique lui aussi, donne le nom de onze membres biffés par la censure, mais que Pappé a reconstitué. C'est ce Comité de conseil qui prend les plus hautes décisions stratégiques du nettoyage ethnique de la population palestinienne, soit au domicile de Ben Gourion à Tel Aviv, soit dans la Maison Rouge, dans un cadre privé, sous le sceau du secret :
"Voici la reconstitution de l'ensemble des personnes qui ont fait part du Conseil consultatif : David Ben Gourion, Yigaël Yadin (chef des opérations), Yohanan Ratner (conseiller stratégique de Ben Gourion), Yigal Allon (chef du Palmah et du front sud), Yitzhak Sadeh (chef des unités blindées), Israël Galili (chef du Haut Commandement), Zvi Ayalon (adjoint de Galili et commandant du front central). D'autres ne faisaient pas partie du Matkal – le Haut Commandement –, comme Yossef Weitz (chef du service colonial du Fonds national juif), Issar Harel (chef du renseignement) et ses collaborateurs : Ezra Danin, Gad Mahnes et Yehoshua Palmon. Étaient également présents à une ou deux réunions, Moshe Sharett et Éliahou Sasson, sans compter le fait que Ben Gourion a rencontré Sasson presque tous les dimanches avec Yaacov Shimoni à Jérusalem, comme l’atteste son journal. Certains officiers de terrain étaient aussi invités à participer tour à tour : Dan Even (commandant du front littoral), Moshe Dayan, Shimon Avidan, Moshe Carmel (commandant du front nord), Shlomo Shamir et Yitzhak Rabin." (Pappé, 2006)
Après une brève visite dans les quartiers de Jérusalem, le 7 février 1948, Ben Gourion évoque devant le Conseil du Mapai la ségrégation des deux peuples, non plus théoriquement, mais en acte. Les exactions de ses troupes dans les quartiers de Jérusalem, le mois précédent, ont permis de parvenir à ce moment d'évidence jouissif pour "Le Vieux", qu'il restitue dans son journal de guerre :
"À présent, quand je viens à Jérusalem, j’ai le sentiment d’être dans une ville juive [ivrit]. C’est une impression que je n’avais qu’à Tel-Aviv ou dans une ferme agricole. Certes, Jérusalem n’est pas complètement juive, mais la ville contient déjà un énorme bloc juif. Quand vous entrez dans la ville par Lifta et Romema en passant par Mahaneh Yehuda, King George Street et Mea Shearim — il n’y a pas d’Arabes. Cent pour cent de Juifs. Jamais depuis que Jérusalem a été détruite par les Romains la ville n’a été aussi juive qu’aujourd’hui. Dans beaucoup de quartiers arabes de l’Ouest, on ne voit pas un seul Arabe. Je ne crois pas que cela va changer. Et ce qui s’est passé à Jérusalem et à Haïfa peut arriver dans de vastes zones du pays. Si nous persistons, il est tout à fait possible que, dans les six ou huit prochains mois, il y ait des changements considérables dans le pays, vraiment considérables, et à notre avantage. Il y aura sûrement des changements considérables dans la composition démographique du pays."
B. Gourion, "Journal de guerre", op. cité, Vol. 1, 7 février 1948. p. 210-211 ; cf. Morris, 1986, pp. 522-561.
100 % de Juifs dans un Etat Juif, c'est tellement mieux que 60 %, bien sûr ! Et on a compris désormais que les dirigeants sionistes, Ben Gourion en tête, sont peu regardants sur les moyens nécessaires à la réalisation de leurs objectifs :
"L’une des recherches les plus représentatives de cette approche est celle de l’historien Nur Masalha, qui a méticuleusement cartographié la généalogie des rêves et des plans d’expulsion des « pères fondateurs » du sionisme. Il montre que le désir de désarabiser la Palestine a été un pilier crucial de la pensée sioniste dès l’entrée du mouvement sur la scène politique avec Theodor Herzl. Comme nous l’avons vu, les idées de Ben Gourion sur la question étaient tout à fait explicites en 1937. Son biographe Michel Bar-Zohar le souligne : « Dans les débats internes, dans les instructions à son peuple, le “Vieux” prenait clairement position : mieux valait que le moins d’Arabes possible restent sur le territoire de l’État."
Pappé, 2006, cf Masalha, 1992 ; citation de Bar-Zohar, "ביוגרפיה מדינית בֶּן־גּוּרִיּוֹן" ("Ben Gourion, Biographie politique" (3 volumes), Am Oved Publishing, 1975, p. 702
"Le Vieux" : "Les dirigeants bibliques étaient appelés « anciens d’Israël », « anciens du peuple », « anciens de la congrégation » ou « anciens de la ville ». Ils exerçaient une autorité gouvernementale, judiciaire et consultative. Le titre de « HaZaken » (le vieil homme ou l’ancien) a été donné pour la première fois dans l’histoire juive à Rabban Hillel, chef du Sanhédrin. Le rival de Hillel, Rabbi Shammai, et son petit-fils, Rabban Gamliel, étaient également appelés les Anciens. La signification biblique et talmudique du mot « zaken » n’indique pas nécessairement un âge chronologique avancé (senior, vieil homme ou vieillard), mais fait plutôt allusion à une personne respectée, érudite, intelligente et expérimentée (...) Dans l’histoire juive moderne, le titre de « HaZaken » a été donné à plusieurs hommes d’action : Yitzhak Sadeh, fondateur du Palmach et son premier commandant ; Pinchas Rotenberg, « le vieil homme de Naharayim », qui a construit une centrale hydroélectrique à Naharayim et fondé la Compagnie d’électricité d’Israël ; et David Ben Gourion. Le biographe de Ben Gourion, Michael Bar-Zohar, fait remonter les origines du surnom de « vieil homme » aux années 1940. Selon Bar-Zohar, Ben Gourion était assis dans un restaurant avec quelques amis, lorsqu’une jeune fille à une table adjacente s’est levée et a crié : « Qui est ce vieil homme ? »"
Haim Maor, « Ce petit grand homme », MaorArt
- Dans la nuit du 14 au 15 février, le troisième bataillon du Palmah entre sans résistance dans Sa'sa (Sasa), à une douzaine de kilomètres au nord-ouest de Safed (carte A). Au cours du même raid, les agresseurs attaqueront aussi le village de Taytaba, un peu plus à l'est, visé pour les combattants volontaires qu'il est censé abriter (New York Times, 13 et 16 février 1948). A Sa'sa, l'ordre que donne alors Yigal Allon au commandant Moshe Kalman, est d'une grande clarté : "faire exploser 20 maisons et tuer le plus de combattants possible" (Pappé, 2006). Et selon Pappé, au lieu de "warriors" ("guerriers", "combattants"), il faut en fait "lire : villageois" (op. cité). Les troupes ne rencontrent aucune résistance, rapportera le New York Times du 16 avril, et placent aisément les explosifs de TNT dans les maisons choisies. "Nous sommes tombés sur un garde arabe", racontera Kalman plus tard. « Il était tellement surpris qu’il n’a pas demandé « min hada ? », « qui est-ce ? », mais « eish hada ? », « qu'est-ce que c'est ? » Un de nos soldats qui connaissait l'arabe a répondu avec humour « hada esh ! (« c'est le feu ») et a tiré une rafale dans sa direction." (Pappé, 2006). Puis il raconte comment ses troupes ont fait sauter une à une les maisons, tuant la moitié des villageois dans leur sommeil. Devant ce spectacle d'horreur, où habitations et corps sont projetés dans les airs, c'est une émotion poétique qui étreint le commandant sioniste : "En fin de compte, le ciel s'est ouvert" (op. cité), se souvient-il. Lui et sa troupe laissaient derrière eux les ruines fumantes de 35 maisons et entre 60 à 80 corps déchiquetés, dont un bon nombre d'enfants. Au passage, Kalman "félicitera l’armée britannique pour avoir aidé les troupes à transférer à l’hôpital de Safed les deux soldats blessés par des débris volant dans les airs." (op. cité).
Quatre jours plus tard, le 19 février, a lieu une réunion rassemblant les membres déjà réunis lors du "Long Séminaire". Au sein de ce petit comité exécutif, c'est l'effervescence. L'attaque sur Sa'sa (Sasa), dans le cadre de l'opération Lamed-Heh, avait été un franc succès. Danin parle d'une onde de choc qui dissuadait d'autres villages de prendre part au combat. Ben Gourion voulait en faire un modèle de leur action. Il avait aimé l’opération de Sa'sa parce qu’elle avait fait fuir les Arabes : "La réaction à Sa’sa et Ein Mahil a fait impression - en particulier l’infiltration de Sasa’a. Il fascine les forces humaines, instille la peur (...) Une petite réaction n’impressionne personne. Une maison détruite — autant dire rien. Détruisez un quartier, et vous commencez à impressionner" (Ben Gourion. Journal de guerre, op. cité, entrée du 19 février 1948). De son côté, Josh Palmon affirme que les "Palestiniens ne montraient toujours aucune envie de se battre", avis confirmé par Ezra Danin : "Les villageois ne manifestent aucun désir de combattre." (cité par Pappé, 2006).
Les exemples de ce type sont nombreux et montrent encore une fois à quel point les colonisateurs avaient une volonté farouche de conquête, quand les colonisés, impuissants de par leurs moyens et leurs problématiques propres (ploutocratie, clanisme, violences sionistes et parfois, arabes, etc.) étaient dans l'ensemble résignés et aspiraient à retourner à une vie paisible :
"En Galilée occidentale, il n’y a pas de désir de combattre. Les Druzes n’aspirent pas aux batailles mais aideront les gangs. Les villages à l’extérieur ont peur. Ils tirent beaucoup et emploient beaucoup de gens sur leurs gardes. Sur la route Acre-Beyrouth, il y a beaucoup de circulation - dans les deux sens. Il y a des Arabes qui nous conseillent sur le harcèlement - c’est effrayant, gaspille des munitions, fascine les forces. Les Methulim n’ont aucun intérêt pour la guerre, ils sont de l’autre côté de la frontière et ne sont pas particulièrement sympathiques aux Syriens (...) Ramle est le centre de la haine, mais les villages n’écoutent pas la haine. Hassan Salameh n’a pas réussi non plus à Masmiya, il n’y a pas de traité de paix, mais ils ne font pas de mal (des convois passent tous les jours !) mais il n’y a aucune garantie que le calme durera longtemps.
David Ben Gourion, Yoman ha-milhama ("Journal de guerre", en hébreu / "War diary", "War diaries" dans les traductions anglaises), sous-titré Milhemet ha-atsmaut, 5708–5709 ("La guerre d'indépendance, 1948–1949"), pp. 37-38 du vol. 1, entrée du 19 février 1948. Ouvrage en 3 volumes, édition de Gershon Rivlin (colonel de la Haganah puis de l'IDF) et d'Elhanan Orren (Lieutenant-Colonel de la Haganah puis de l'IDF), Tel Aviv, Maison d'Edition du Ministère de la Défense, 1982.
Finalement, en conclusion à cette réunion du 19 décembre, tous "les présents, sans exception, rapportèrent que la Palestine rurale ne manifestait aucun désir de se battre ni d’attaquer, et qu’elle était sans défense. Ben Gourion conclut qu’il préférait agir prudemment pour l’instant et voir quelle tournure allaient prendre les événements. En attendant, le mieux était « de continuer à terroriser les zones rurales [...] par une série d’offensives [...], afin que la passivité qui a été rapportée [...] continue ». Une passivité qui empêchait d’agir dans certaines régions, mais qui a conduit à multiplier les opérations ailleurs." (Pappé, 2006, citation Ben Gourion, cf. ci-dessus, entrée du 19 février 1948).
"Depuis Paris, le représentant de l’Agence juive sur place, Emile Najjar, se demandait comment il pourrait mener une politique de propagande efficace étant donné réalité actuelle." (op. cité).
- Dans la nuit du 19 au 20 février, des soldats du 4e bataillon du Palmah attaquent trois villages proches de l'ancienne Césarée (carte B) qui n'ont aucun moyen de défense. Le plus grand des trois a conservé le nom ancien, Qisarya (Qisariya), et abrite 1500 âmes. Les soldats détruisent des habitations et tuent tous ceux qui ne veulent ou peuvent pas quitter les maisons ou les tentes de Bédouins. Suivront quatre villages aussi peu défendus que faciles à expulser, Barrat Qisariya ("Qisariya Hors les murs", sur les ruines duquel s'est élevée Or Aqiva / Or Akiva en 1934) ; Khirbat al-Burj, qui avoisinait au nord la colonie juive de Binyamina, à l'ouest de Césarée, installée en 1922, a vu aussi ses habitants expulsés ou fuir de terreur, avant la destruction de leur village (Morris, 2004).
"L’opération ne prit que quelques heures et fut accomplie si méthodiquement que les soldats juifs parvinrent à évacuer et détruire quatre autres villages le même jour, sous l’œil attentif des soldats britanniques des postes de police voisins" (Pappé, 2006).
Le Fonds National Juif, en liaison avec les commandants de la Haganah locale ont étudié le cas de la vallée de Beisan, pour pouvoir nettoyer la région, ce que Weitz avait prévu de faire au profit de la Transjordanie, dans son plan de 1937. Le 20 février, Weitz fait le point de la situation avec le bureau du JNF d'Haïfa : "Le moment est peut-être venu de mettre en œuvre notre plan initial et de les y transférer ; nos gens travaillent en ce sens" (Weitz Diary, A 246/13, 20 février 1948, p. 2315, CZA). Neuf jours plus tard, Weitz s'entretient de la question avec Moshe (Musa) Goldenberg, le commandant de la Haganah locale (Masalha 1992 ; Cohen, 2004), avec qui il avait visité les vallées d'Esdraelon (Jezréel) et de Beisan en mars 1941, période pendant laquelle, rappelons-le, l'idée du transfert des Palestiniens était devenue une obsession. Dès février, Beisan subit une première attaque, causant la destruction de plusieurs maisons.
Le 10 mars 1948, les stratèges militaires sionistes finalisent le texte du Plan Dalet (Daleth, 4e lettre de l'alphabet hébreu : Plan D), travaillé depuis février, qui succédait au Plan A, dit "Plan Elimelech" (Elimelekh) ou "Plan Avner", de juin 1937, du nom d'E. Avner (Avnir), né Zelikowitz, commandant de la Haganah de Tel Aviv, qui avait esquissé les grandes lignes d'une conquête de la Palestine après un possible retrait des Britanniques (Pappé, 2006). Suivront un plan B (Beth, 2e lettre de l'alphabet hébreu), en septembre 1945, puis le plan Guimel (Gimmel, 3e lettre de l'alphabet hébreu : Plan C), en mai 1946" et le "Yehoshua Plan", de 1948 (du nom de Yehoshua Globerman, commandant de la Haganah assassiné par des inconnus début décembre 1947), une première version du fameux plan Dalet / Daleth (Sefer Toldot Hahaganah [Litt. Livre de l'Histoire de la Haganah], 3 volumes, 1954-1972, vol. 3, édition de Yehuda Slutzky [Slutsky], Tel Aviv, Zionist Library, 1972, Appendix 48, pp. 1955-60 : texte cité en appendice par Khalidi, 2000).
L'interprétation du plan Daleth fait polémique parmi les historiens. D'un côté, Benny Morris ou Nathan Weinstock, par exemple, n'y voient qu"un plan de défense stratégique du futur Etat israélien. Pour Weinstock, il "ne constitue en aucune manière un programme secret d’expulsion des Arabes palestiniens, comme on le présente parfois à des fins polémiques, mais bien un projet stratégique défensif " (Weinstock, 2011). Les lecteurs et lectrices pourront se rendre compte par eux-mêmes, à la lecture de ce rapport, qu'il n'est pas aussi clair que le prétend étonnamment Ilan Pappé, que le plan D se dote d'un "répertoire de méthodes de nettoyage qui correspondent point par point aux moyens décrits par les Nations unies dans leur définition du nettoyage ethnique, et constitue l’arrière-plan des massacres qui ont accompagné l’expulsion massive" (Pappé, 2006).
Pour l'ONU, "il n'existe pas de définition précise de la notion de nettoyage ethnique ni des actes qui pourraient être qualifiés comme tel", même si une "commission d'experts des Nations Unies chargée d'examiner les violations du droit international humanitaire commises sur le territoire de l'ex-Yougoslavie a, dans son rapport intérimaire S/25274, défini le nettoyage ethnique comme le fait de « ...rendre une zone ethniquement homogène en utilisant la force ou l'intimidation pour faire disparaître de la zone en question des personnes appartenant à des groupes déterminés ». Dans son rapport final S/1994/674, cette même Commission a décrit le nettoyage ethnique comme « ... une politique délibérée conçue par un groupe ethnique ou religieux visant à faire disparaître, par le recours à la violence et à la terreur, des populations civiles appartenant à une communauté ethnique ou religieuse distincte de certaines zones géographiques".
Nations Unies, Bureau de la Prévention du Génocide et de la Responsabilité de protéger, Définitions, Nettoyage ethnique.
Le plan D, tout comme les plans B et C, organise (en théorie, bien sûr) de manière très schématique la défense du Yichouv en cas de soulèvement arabe. Les deux fois où il y est question d'expulsion de la population "hors des frontières de l'Etat" ou "vers la zone du centre municipal arabe" celle-ci est conditionnée chaque fois à la "résistance" de la population. En l'absence de celle-ci, les forces armées israéliennes sont censées occuper les lieux, confisquer divers matériels stratégiques et placer "en garde à vue tous les individus politiquement suspects" (Plan Dalet, partie III, Attribution des tâches). Ces opérations seront menées par six différentes brigades de la Haganah (à l'origine, puis neuf au total) réunies sous l'acronyme KHISH (premières lettres de Khayl Sadeh "Force de terrain" (Field force), placée en première ligne, ajoutées aux trois brigades du Palmah
Weinstock et Morris ont donc en partie raison le plan Dalet ne formalise pas un plan systématique de nettoyage ethnique. Tout d'abord, ce document n'est pas secret et figure dans l'histoire officielle de la Haganah (Sefer Toldot Hahaganah : op. cité). On imagine donc bien qu'il n'allait pas afficher noir sur blanc les objectifs et les moyens inavouables utilisés réellement par les forces armées du Yishouv : "Ben Gourion s’est toujours abstenu d’émettre des ordres d’expulsion clairs ou écrits ; il préférait que ses généraux »comprennent« ce qu’il souhaitait les voir faire. Il entendait éviter d’être rabaissé dans l’histoire au rang de »grand expulseur" (Morris, 1987 : 292-293).
Néanmoins, le plan Dalet comporte différentes dispositions contre la société civile palestinienne qui montrent que la coercition envers elle faisait aussi partie de ses armes de guerre, qui n'est pas sans rappeler certaines des méthodes utilisées par l'Etat d'Israël contre les populations civiles palestiniennes, après l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023, dont l'utilisation cumulée et à outrance constitue des crimes de guerre : "encerclement des villes ennemies", "pression économique sur l'ennemi en assiégeant certaines de ses villes afin de le forcer à abandonner certaines de ses activités dans certaines régions du pays", siège des villes ennemies en "perturbant les services publics indispensables, tels que l'électricité, l'eau et le carburant, ou en utilisant les ressources économiques à notre disposition ou par le sabotage", en "lançant une opération navale contre les villes qui peuvent recevoir des approvisionnements par voie maritime, en détruisant les navires transportant les ravitaillements ainsi qu’en effectuant des actes de sabotage contre des installations portuaires". (Plan Dalet, Sefer..., op. cité).
Bien longtemps avant la mise en œuvre de plans de guerre, nous l'avons vu, la volonté profonde et déterminée des sionistes était de trouver des moyens de créer un Etat Juif débarrassé de sa population arabe. D'abord "pacifiquement", du moins dans l'esprit des sionistes, par de nombreux projets de "transferts" de population, cela a été examiné, puis de manière guerrière, puisque les révoltes arabes, toujours selon la malhonnêteté des sionistes, justifiaient la mise en œuvre de la force la plus extrême, prétendument pour se défendre, mais en fait, pour conquérir le territoire palestinien puis défendre le nouvel Etat Juif issu de cette conquête. Une nouvelle fois, on ne peut pas justifier de manière éthique un droit à se défendre à des groupes originaires de pays étrangers et qui cherchent à conquérir par tous les moyens la propriété et le pouvoir sur une terre où d'autres populations sont nées, sont installées parfois depuis de nombreux siècles. C'est l'inverse qu'on peut admettre, à savoir le droit à ceux qui sont spoliés de défendre leurs droits. Et jusqu'aujourd'hui, certains historiens, tel Nathan Weinstock, au mépris de la nature du conflit, qui oppose des forces coloniales à des populations qu'elles cherchent à soumettre, renversent la situation et vont jusqu'à prétendre que, dans ces conditions, "chasser les Juifs au moyen de massacres, en ayant recours à la terreur" ressortirait aussi du "nettoyage ethnique" (Weinstock, 2011). On en revient à la compréhension de l'histoire qui permet de comprendre comment les victimes à qui il n'est jamais rendu justice finissent par devenir bourreaux par désespoir de cause, comme nous le rappelle le massacre du 7 octobre 2023.
L'historien palestinien Nur Masalha reprendra, à propos de la Nakba, un terme forgé par un des précurseurs européens des études sur le génocide ("Genocide Studies"), Raphael Lemkin (1900-1959), juriste américain de famille juive, né en Pologne, qui parlait de "génocide culturel" pour désigner "la destruction et l’élimination du pattern culturel d’un groupe, y compris la langue, les traditions locales, les sanctuaires, les monuments, les noms de lieux, le paysage, les documents historiques, les archives, les bibliothèques, les églises – en bref, les sanctuaires de l’âme d’une nation", définition qui recouvre parfaitement l'effacement systématique opéré par les Israéliens de tout ce qui structurait le paysage physique et culturel de la Palestine arabe.
Revenons maintenant au plan Dalet, qui, avant tout, formalise l'idée que le Yichouv mène une guerre légitime, de "défense", d'"auto-défense" (Texte du Plan Dalet, op. cité, partie II, Idées de base, (d) Objectifs opérationnels), qui le contraint d'organiser un "Système de Défense fixe pour défendre les zones" (op. cité, partie III), alors que toute sa stratégie, depuis le début de la colonisation, consiste à inféoder la société palestinienne, premièrement par des moyens politiques et économiques, nous l'avons vu, puis de manière guerrière. Le pouvoir sioniste donne à croire donc, qu'il mène une guerre juste, mais aussi, qu'il la conduit de manière civilisée, en respectant en particulier un code ancestral de la guerre, qui interdit aux armées de s'attaquer directement aux sociétés civiles dans leur ensemble. Ce qui est totalement hypocrite et mensonger, nous le savons, puisque déjà, avant la mise en œuvre du plan, beaucoup de villageois, malgré l'absence totale de résistance armée ont été contraints de quitter leurs habitations par l'intimidation, la menace, la terreur, quand ils n'étaient pas carrément abattus, en particulier quand ils refusaient de quitter leur village :
'Si le plan Daleth officiel laissait aux villages la possibilité de se rendre, les ordres opérationnels n’en exemptaient aucun pour quelque motif que ce fût. C’est ainsi que la « marche à suivre » a été convertie en ordre militaire de commencer la destruction des villages" (Pappé, 2006).
La colonisation de peuplement menée par des étrangers Juifs en Palestine avait fini par être violemment rejetée par les autochtones, mais les sionistes n'avaient pas renoncé à leur projet éthiquement indéfendable en l'état, et décidé d'utiliser tous les moyens à leur disposition pour soumettre la population, jusqu'à vider le territoire accordé aux Juifs par des puissances internationales de sa population arabe, au moyen de violences extrêmes. Sans parler, bien sûr, des très nombreux attentats et assassinats perpétrés contre la population autochtone arabe par les différentes milices sionistes.
Alors que la propagande des journaux ou des responsables politiques sionistes mettaient en garde contre un "second holocauste", et infusait dans le public l'idée que les Juifs étaient à nouveau "menacés d'anéantissement", la situation réelle était tout autre :
"L’équilibre militaire, politique et économique global entre les deux communautés était tel que non seulement la majorité des Juifs ne couraient absolument aucun danger mais que, entre le début de décembre 1947 et la fin de mars 1948, leur armée avait réussi à achever la première phase du nettoyage de la Palestine, avant même la mise en œuvre du plan directeur. Si tournant il y eut en avril, ce fut le passage des attaques et des contre-attaques sporadiques contre la population civile palestinienne à la méga-opération systématique de nettoyage ethnique qui allait suivre." (Pappé, 2006).
Le 26 mars, une réunion a lieu à Haïfa entre Weitz, Goldenberg, Avraham Hartzfeld (né Postrelko, 1888-1973), d'origine ukrainienne, un des responsables sionistes les plus importants de la planification coloniale et qui avait participé "aux débats sur le transfert en 1937-38" (Masalha, 1992), et un certain Shmuel, du kibboutz Maoz. Ensemble, ils décidèrent que "les colonies [juives] de la [vallée] de Beit Shean commenceraient à reprendre les terres [arabes] et à les cultiver... nos tâches doivent se tourner vers l’évacuation [des Arabes] de toute la vallée de Beit Shean, à l'exception de la ville [arabe] [de Beisan]. L’heure est désormais venue." (Weitz Diary, A 246/13, 26 mars 1948, p. 2343. dans Masalha, 1992). Au cours de cette réunion, il fut aussi question de l'expulsion des habitants des villages de Qumiyah (Qumiya) et al-Tirah (al-Tira Baysan), au sud de la plaine d'Esdraelon, à quelque kilomètres à l'est de Nazareth, dans la région de Galilée, entre Beisan, Nazareth et Haïfa :
"Les agences d'implantation dirigées par les Juifs Le Fonds National (FNJ) a dirigé les attaques militaires pour acquérir des terres convoitées, comme les villages de Indur, Qumiya, Ma'lul [Maalul, Mahlul], Mujaidil [al-Mujaydal] et Buteimat [al-Butaymat, 30 km au sud d'Haïfa] en Galilée, qui ont été détruits principalement pour s'emparer leur terre" (Abu-Sitta, 2010, cf. carte A ).
"J'ai dressé la liste des villages arabes qui, à mon avis, doivent être nettoyés afin de compléter les régions juives. J'ai également fait un résumé des endroits qui ont des conflits fonciers et qui doivent être réglés par des moyens militaires." (Weitz diary, 28 avril 1948, p. 2368, A 246/13, CZA, dans Masalha, 1992). C'est ainsi qu'au cours du printemps 1948, la vallée de Beisan fut complètement vidée de sa population arabe.
A partir du 1er mars 1948, et tout au long du mois, sous la pression de l'officier de renseignement local de la Haganah, Yehuda Burstein, 140 métayers quittent les villages de Qira (Kira) et Qamun, si associés qu'on les nomme souvent ensemble : Qira wa Qamun, à une vingtaine de kilomètres au sud-est d'Haïfa. Selon le rapport des renseignements de la Haganah, leur fuite s'explique par "la peur et à l’influence des attaques dans la région" (Morris, 2004). Toujours selon Morris, Burstein tenait ses ordres de Yosef Weitz, qui ordonna ensuite de "raser les maisons des locataires, de détruire leurs récoltes et de payer une compensation aux expulsés" (op. cité). Dans la région, existait déjà la moshava de Yoqneam (vieux nom cananéen et hébreu d'un site), construite sur des terres achetées à ces grandes familles arabes absentéistes dont nous avons déjà parlé, à partir de 1924 (sud du district d'Haïfa, carte A) : en l'occurrence, il s'agissait des familles Sursock et Tueni de Beyrouth et de celle de Khouri, d'Haïfa (Levinger, 1987). Il existait aussi, juste au-dessous de Yokneam, le kibboutz Hazorea (Hazore'a, ha-Zore'a), fondé en 1936 par des Juifs allemands. Ainsi, après avoir commis leurs crimes, les colons sionistes ont eu tout le loisir de réorganiser la région, d'abord comme maabarah, près de la moshava, en 1950, avant de devenir une ville, Yoqneam (Jokneam), puis agrandie en une ville high-tech de startups, Yokneam Illit.
Au même moment, aidé par les Juifs du kibboutz de Kfar Masaryk et des unités de la Haganah, Weitz fait expulser un peu plus au sud les habitants du village de Daliyat al-Rulah (Daliyat ar-Rawha, Dâliyat er-Rûhâ : "le vin aromatique"), comme celui de Buteimat, à une trentaine de km au sud-est d'Haïfa, qui sera effacé comme plusieurs autres (cf. ci-dessous) de la carte au profit, en particulier, de l'ancien kibboutz de Dalia (Daliya), fondé en 1939 par des Juifs Roumains d'Hashomer Hatzair), mais surtout de Ramot Menashe, colonie établie le 31 juillet 1948, après la destruction complète du village à la mi-juin, selon le journal de Ben Gourion (Morris, 2004 ; Daliyat al-Rawha’, notice de Zochrot ("Elles se souviennent" en hébreu), groupe d'activistes juifs israéliens qui appellent "à la reconnaissance de la Nakba et du droit au retour des réfugiés palestiniens par la société israélienne").
"Zochrot s’oppose dès l’origine à l’action du Fonds national juif (Keren Kayemeth LeIsrael, KKL) qui fait apposer dans une partie des parcs qu’il a plantés de nombreux panneaux informatifs pour renseigner le public israélien sur l’endroit où il se trouve, n’hésitant pas à « revenir sur les périodes hellénique, romaine, séleucide, mamelouk ou même biblique », mais faisant systématiquement l’impasse sur l’histoire palestinienne plus récente. Une histoire méthodiquement effacée, y compris par la plantation de forêts et la création de parcs sur les ruines des villages palestiniens." (Françoise Feugas, "Décoloniser l'identité israélienne", article d'Orient XXI, 11 février 2019).
Au sud du Mont Carmel (tout au sud du district d'Haïfa, carte A) "s’étend le parc de Ramat Menashe [Ramot M.]. Il recouvre les ruines de Lajoun [Lajjoun, al-Lajjun], Mansi, Kafrin [al-Kafrayn] , Buteimat [al-Butaymat], Hubeiza [Khubbayza], Daliyat al-Rawha, Sabbarin, Bureika [Burayka], Sindiyana et Umm al-Zinat. Celles du village détruit de Daliyat al-Rawha se trouvent exactement au centre du parc, sous le kibboutz Ramat Menashe du mouvement socialiste Hachomer Hatzaïr. Les vestiges des maisons dynamitées de l’un des villages, Kafrin, sont encore visibles. Le site Internet du FNJ souligne l’harmonieuse union de la nature et de l’habitat humain dans la forêt, en nous disant qu’elle contient « six villages ». Il emploie un mot hébreu tout à fait atypique, kfar, « village », pour désigner les kibboutzim dans le parc, et non les six villages sous le parc – tour de passe-passe linguistique qui renforce le palimpseste métaphorique à l’œuvre ici : l’effacement de l’histoire d’un peuple pour écrire, par-dessus, celle d’un autre peuple" (Pappé, 2006).
Village de Kafrin, marche commémorative de la Nakba
avril 2009
NAKBA — Pour la reconnaissance de la tragédie palestinienne en Israël
d'Eléonore Merza Bronstein et Eitan Bronstein Aparicio
Omniscience, septembre 2018.
Le journaliste japonais Ryuichi Hirokawa a consacré un documentaire sur la question, ("NAKBA, Palestine 1948", 2008, 2h15), .après avoir découvert différentes ruines autour du kibboutz Daliya (cf. plus haut) où il s'était installé après ses études, pour des raisons éthiques liées au socialisme prôné par l'institution du kibboutz : "J’ai trouvé des ruines près du kibboutz, j’ai demandé aux gens ce que c’était que ces ruines, mais personne ne me répondait. Un ami juif m’a dit que c’était écrit à un endroit."
"Les Palestiniens ont fait de moi un reporter photographe", article de Shatha Khalil, Middle East Monitor, traduction française Agence Media Palestine.
Au mois de mars, toujours, le Palmah fait exploser ou brûler des habitations dans le village de Qa'un (15 maisons), à une quinzaine de kilomètres au sud de Beisan ou de Sandala, au nord de Jenin (carte B). Le 4 et 5 mars, dans le quartier de Wadi Nisnas d'Haïfa (carte A), la Haganah pénètre dans des maisons, détruit leur mobilier avec des cocktails Molotov et assassine 19 hommes. A Husseiniya (Al-Husayniyya, carte A), à 11 km au nord-est de Safed, entre le 12 et 13 mars, le Palmah fait exploser des maisons, élimine des membres d'un contingent irakien, mais aussi des femmes et des enfants et le village est "complètement évacué" (Morris, 2004). Le 14 mars, à Ayn Ghazal (Ain G. : "la source des gazelles"), quelques jours après une première attaque, quatre maisons sont rasées, une femme et cinq hommes sont tués. A. Ghazal compose avec Jaba' et Ijzim une zone appelée "Petit Triangle", au sud du district d'Haïfa, (carte A) qui sera l'objet d'extrême violence, à la fois matérielle et humaine, nous le verrons, jusqu'à l'été. Le 24 mars, six maisons de Jabaliya (Jabaliye, Jabalya, carte C), un quartier au sud de Jaffa, sont démolies par la Haganah.
« lehashmid,
laharog
u’legaresh »
“ détruire,
tuer
et
expulser ”
avril - mai 1948
Dès le premier jour du mois d'avril, débute l'opération Nahshon (Nachshon, Nahchon, Nashone, 2 avril-20 avril), du nom de Nahchon ben Aminadab (Aminadav), personnage de l'Ancien Testament biblique, beau-frère d'Aaron (Exode 6 : 23). Contrairement à ce qui est souvent dit, la Bible ne raconte rien d'autre sur lui. C'est dans le corpus religieux juif du Midrash et du Talmud qu'on affirme qu'il fut le premier à entrer dans la mer des roseaux (Mer Rouge) lors du fameux épisode de Moïse levant son bâton pour séparer les eaux, lors de la sortie d'Égypte des Hébreux. L'objectif "principal de l’opération est la destruction des villages arabes" et "l’évacuation des villageois, afin qu’ils deviennent un poids économique pour les forces générales arabes" (Sefer Ha'palmach : " Le Livre du Palmah", anthologie éditée par Zerubavel Gilad et Matti Megged, Tel Aviv, 1953). Le 10 avril, « les ordres de la Haganah appellent explicitement à la 'liquidation' ('hisul', en hébreu) de villages ("Nahshon Corps HQ to Battalions 1, 2, 3, ‘Operational Orders’, 10 avril 1948, IDFA 922\75\\1233, ordre de "liquidation" de deux villages, noms de code 'Milano' et 'Sheffield'. Peut-être les villages de Beit Jiz et Khirbet Deir ‘Amr", cité par Morris, 2004 : 235 ; 293). Beaucoup d'ordres militaires des forces juives vont dans le même sens : opération de "nikkuy" : "nettoyage", "cleansing" (Archives IDF (IDFA), 49/6127, dossier 117, 3 juin 1948) ; "tihur (tihour] hatsetah" : "nettoyage [le-taher] de la zone" (HGS\Operations d'Alexandroni, etc., Ordres pour l'opération Hametz, 26 avril 1948, IDFA 6647\49\15) ; "gerush" : "expulsion", terme utilisée en particulier par Ben Gourion dans son journal personnel au sujet du "transfert" des Arabes (Masalha, 2024) ; "lehashmid, laharog u’legaresh" : "détruire, tuer et expulser", tel est l'ordre adressé par Shimon Avidan, (né Koch, d'origine allemande) commandant la brigade Givati / Guivati, surnom de guerre d'Avidan : "Le 51e Bataillon reçut l’ordre de prendre le grand village de Tel as Safi et de « détruire les forces de combat ennemies et… détruire, tuer et expulser [lehashmid, laharog u'legaresh] les réfugiés campant dans la zone, afin d'empêcher l'infiltration ennemie depuis l'est vers cette position importante" (Morris, 2004 : 436) ; "hakivun hu lefanot" : "en général, le principe est d'évacuer [hakivun hu lefanot] les Arabes de la zone juive de la brigade" (Morris, 2004 : 168) ; "le-hatrid" : "harceler". "Le harcèlement n’était jamais spécifié. Il était fait de tirs d’obus aléatoires sur les villes, les bourgs et les villages, et de tirs au jugé sur les véhicules civils" (Pappé, 2006) ; "siluk", "siluko" : "élimination" (Morris, 2004 : 168) ; "pinuy" : "évacuation" (Masalha, 2012 : 59) ; "Mivtza Matate" : "Opération balai" , autour des lacs Tibériade et Hula le 4 mai 1948 (Morris, 2004 : 249 ; Pappé, 2006) ; "Mivtza Biur [Bi'ur] Hametz" : "Opération Nettoyage de Pâques", 21-22 avril 1948, contre les villages entourant Haïfa (Morris, 2004 : 189).
Pour accroître l'efficacité de leurs troupes, les Juifs vont unir leurs forces militaires, appelées à faire partie, après l'indépendance du pays, le 26 mai 1948, de la nouvelle armée de Tsahal.
- 5 avril : A Al-Sarafand, au sud d'Atlit (carte A), un tir de mortier sur une maison tue 16 Arabes et en blesse 12.
- 6 avril : A Biyar Adas, à l'ouest de Herzliya (carte B), le groupe Stern fait exploser 30 maisons (Abu-Sitta, 2010 : 93)
-9 avril : Occupé dès le 3 avril (comme sa voisine Khulda) quand débute l'opération Nahshon, le village de Dayr Muhaysin (D. Muheisin), à un peu plus de 10 km au sud de Ramla, au bout du Corridor de Jérusalem (cf. plus bas), est complètement rasé. Il sera occupé par la colonie juive de Beko (Bko'a, Beqoa) en 1951/1952 (carte C)
- Plus loin à l'intérieur des terres, le long de la vallée de Jezreel, au nord, et de l'ancienne Megiddo, la Haganah lance des raids explosifs sur les villages de Ghubayya al-Fawqa (El Ghaba el Fauqa), al-Ghubayya-al-Tahta (El Ghaba el Tahta) et l'ancien petit hameau de Khirbet Beit Ras / Khirbat al-Ras, auj. Horvat Beit Rosh (carte A), et les détruisent en quelques jours (Morris, 2004 : 242), en forme de représailles de l'attaque située au cœur de cette région par L'ALA, menée par Fawzi al-Qawuqji contre le kibboutz de Mishmar Ha-Emek (M. Haemek, M. Hemeq, M. ha-Emeq, 1922), le 4 avril, le bombardant avec le seul canon à sa disposition, qui tua trois enfants. Mishmar Ha-Emek profitera en partie des terres d'al-Ghubayya al-Fawqa et de al-Ghubayya-al-Tahta, en particulier.
Lui-même agissait en représailles des expulsions massives "que les forces juives avaient commencé à mettre en œuvre vers le 15 mars." (Pappé, 2006). Le village d'Abu Shusha (A. Shusheh), qui jouxte le kibboutz au nord, est partiellement rasé par la Haganah entre le 9 et le 11 avril (Abu-Sitta, 2010). La fondation du moshav de Midrach Oz (Midrakh Oz), en 1952, se fera en partie sur les terres d'al-Mansi et d'al-Ghubayya-al-Tahta.
- Le nationaliste Abdelkader al-Husseini, diplômé de chimie de l'Université américaine du Caire et combattant arabe dès qu'il prend le maquis en 1936, trouve la mort en défendant al-Qastak (Qastel), à la tête de la Jaych al-Jihad al-Mouqaddas ("Armée de la guerre sainte"). Comme Deir Yassin, Qaluniya ou Lifta, tout près de lui (carte C), ce village est situé dans ce qu'on appelle le Corridor de Jerusalem, traversé par la route menant à Tel Aviv, où les combattants arabes attaquent régulièrement les véhicules de ravitaillement, perturbant parfois sérieusement l'approvisionnement des quartiers juifs de Jérusalem. Ces combattants sont ce qu'on appelle des "irréguliers", des groupes paramilitaires qui ont leurs propres codes, leurs propres règles, et dont plusieurs villages autour de Jérusalem ont refusé la coopération et passé des accords de non-agression avec des officiers Juifs. Abdel Kader à Jérusalem ou Hassan Salameh à Jaffa ne collaboraient donc pas avec L'ALA (Pappé, 2006), d'où les problèmes d'organisation et de décision qui, pour les Arabes, se sont rajoutés au petit nombre de combattants et d'armes et qui ont grandement facilité la supériorité militaire sioniste.
11 avril : Massacre de Deir Yassin (Dayr Yasin), à l'ouest de Jérusalem perpétré par 120 hommes de l'Irgoun et du Lehi (Morris, 2004) qui font sauter de nombreuses maisons à la grenade et parfois, à l'explosif (Gelber, 2006 : 310 ; Morris, 2004), abattent des familles entières, des personnes de tout âge, y compris femmes et les enfants, qui exécutent des prisonniers, mais que peu d'historiens accusent, comme Abu-Sitta d'avoir violé et assassiné un certain nombre de jeunes filles arabes. L'estimation du nombre de victimes varie entre 110 à 140 villageois tués (Abu-Sitta, 2010 : 93) à 250 environ (Benvenisti, 2000), dont 30 bébés (Pappé, 2006), et 50 à 70 blessés. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, de la place se libère pour investir les quartiers de Har Nof et de Givat Shaul B (carte C).
L' ancien gouverneur militaire israélien de Jérusalem Joseph Dov, laissera un témoignage sur ce massacre :
"Nous avons subi un revers d’une nature différente le 9 avril lorsque les unités combinées d’Etzel et de Stern Gang ont lancé une attaque délibérée et non provoquée sur le village arabe de Deir Yassin, à l’ouest de Jérusalem. Il n’y avait aucune raison pour l’attaque. C’était un village tranquille, qui avait refusé l’entrée aux unités arabes volontaires de l’autre côté de la frontière et qui n’avait été impliqué dans aucune attaque contre les zones juives. Les groupes dissidents l’ont choisi pour des raisons strictement politiques. C’était un acte de terrorisme délibéré... Les femmes et les enfants n’ont pas eu le temps d’évacuer le village, bien qu’ils aient été avertis de le faire par haut-parleur, et ils sont nombreux parmi les 254 personnes signalées par le Haut Comité arabe comme tuées."
Joseph Dov, "The Faithful City, The Siege of jerusalem, 1948", New York, Simon and Schuster, 1960, pp. 71-72.
- 12 avril : Le Palmah fait exploser toutes les maisons et rase le village de Qastal, dont les terres profiteront aux villages de Ma’oz Tziyyon (Maoz Tsion Aleph, 1951), puis à celui de Maoz Tsion Bet, en 1954. Avec un troisième village fondé en 1956, Mevasseret Yerushalayim, ils se regrouperont en un conseil local en 1963, appelé Masseveret Tsion (carte C)
- 55 maisons sont détruites par le Palmah à Qaluniya (Qalunya), juste au-dessous des précédentes.
Trois villages de la région d'Haïfa (carte A) sont pris pour cibles par le Palmah :
- Abu Zurayq (Abu Zureiq), au bord de la plaine d'Esdraelon (Jezreel), au sud-est du Mont Carmel, dont le Palmah fait exploser toutes les maisons (30) dont 5 occupées, a tenu captifs 15 hommes, 200 femmes et enfants, tué 2 femmes et 4 enfants. "La plupart des villageois assassinés étaient des paysans sans défense, et il a été signalé des paysans battus, des cas de viols, tous les puits explosés, et aussi des pillages" (Morris, 2004). Au nord des terres du village avait été déjà établie la colonie de HaZore'a (Hazorea), en 1936.
- Kafrin, plus au sud, où 30 maisons sont explosées (cf. parc Ramat Menashe, plus haut)
- Al Mansi, où le village est complètement rasé (cf. parc Ramat Menashe, plus haut).
Conseil local : "Conseil local : Un conseil local est une implantation qui comprend plus de 2000 habitants. A ce titre, elle peut, si elle le désire, s’affranchir de la tutelle du conseil régional dont elle dépend, pour s’auto-administrer."
David Amsellem, Institut Français de Géopolitique (IFO), Working Atlas, 21 avril 2010.
- En Galilée, la première Brigade Golani (du nom du Golan, plaine en territoire syrien occupée par Israël), qui couvre la région du nord-ouest pour la Haganah, attaque à la fois le village de Khirbet Nasir ad Din (Khirbat Nasr al-Din, Nasser a-D, Nasir a-D), à la limite sud de l'actuelle ville de Tibériade, et le sanctuaire de Sheikh Qaddumi (S. Qadumi) sur une colline (carte A): "Nasir ad-Din porte le nom d’un sanctuaire dédié à Nasir ad-Din, un général ayyoubide mort en combattant les croisés et enterré au nord du village, selon la légende locale. À un kilomètre à l’ouest se trouve le sanctuaire d’un autre soldat musulman mort en combattant les croisés, nommé Sheikh al-Qaddumi." ( Nasir ad-Din, Palestine, article Wikipedia)
Haganah, emblème de la Brgade Golani
Les combattants sionistes ont capturé les villageois, tuant la plupart d'entre eux, à part 40 survivants, ont détruit les maisons et rasé le village. Comme dans d'autres régions (Nous avons commencé de le voir à Deir Yassin), les atrocités pratiquées dans un village particulier produisaient un effet de grande terreur qui poussait ensuite des habitants d'autres villages voisins à la fuite (Pappé, 2006 ; Morris, 2004 : 264), stratégie économique gagnante pour l'envahisseur.
13 avril : Au nord-ouest de Jenin, dominant la plaine d'Esdraelon, tout près du site archéologique de Meggido, Lajjun est attaqué par la Haganah alors que le village a été attribué à l'Etat arabe et le kibboutz de Megiddo sera bâti en 1949 sur les ruines du village palestinien. Les combats, liés à la bataille autour du kibboutz de Mishmar Haémek contre l'ALA de Qawuqji causent la mort de 13 Arabes, et se terminent ici le 16 avril par la destruction quasi complète du village.
15 avril : A peu près au même moment, un raid aérien de l'IDF sur Deir Tarif (Dayr T.), à quelques kilomètres au nord de Lydda, blesse 5 villageois (carte C).
Le Palmah rase entièrement le village d'Al Naghnaghiya (carte A), au nord de Megiddo :
"Après l’attaque de Mishmar Ha-Emek, de plus gros villages furent visés : Abou Shusha, Kafrin, Abou Zureiq, Mansi et Naghnaghiya (prononcer Narnariya). Les routes à l’est de Djénine furent vite couvertes de milliers de Palestiniens que les soldats juifs avaient expulsés, non loin du bastion des kibboutzim du sionisme socialiste. Le petit village de Wadi Ara, 250 habitants, fut le dernier à être rayé de la carte en avril" (Pappé, 2006). Les terres d'al-Mansi et d'al-Ghubayya
16 avril : La Brigade Carmeli attaque Hawsha (Hawassa), près d'Haïfa, et environ 130 combattants druzes de Syrie y trouvent la mort après des combats acharnés et malgré les multiples soutiens et marques de pacifisme de la communauté druze envers les Juifs (cf. Khalidi, 1992 : 162)
Haganah, emblème de la Brgade Carmeli
16/17 avril : La toute nouvelle Brigade Harel, issue du Palmah, commandée par Itzhak Rabin, puis Yosef Tabenkin (1921-1987), attaque le village de Saris (Sariss, carte C), un peu plus loin que Qastal dans le corridor de Jérusalem, et fait exploser le village. Sur ses terres seront fondées les colonies de Shoresh en 1948 et Sho'eva en 1950.
C'est le début de l'opération Harel (16-21 avril), qui signifie "montagne de Dieu" et qui désigne le mont Sion, à Jérusalem (Esaïe 2 : 4). Quatre femmes sont retrouvées mortes, une balle dans la tête (Abu-Sitta, 2010 : 93).
Haganah, emblème de la Brgade Harel
Ein-Zeitoun,
destruction de maisons, mai 1948
19 avril : Le Palmah, avec à sa tête I. Rabin, ne rencontre aucune résistance à Beit Surik (Bayt S.) et Bidu (Biddu), au nord-ouest de Jérusalem, en Cisjordanie (carte C). "Selon Ha’aretz, « les maisons se sont effondrées sur des dizaines d’Arabes », combattants faussement présumés (commentaire de l’auteur selon des sources orales arabes)" (Abu-Sitta, 2010). Des terres du village de Beit Surik serviront à édifier la ville (Conseil local) de Har Adar en 1986 (Carte C).
- Une maison occupée est explosée à Tibériade, tuant 14 personnes
(Abu-Sitta, 2010).
Les sapeurs de la Palmah détruisent complètement le village d'Al-Mazar (Abu-Sitta, 2010), au nord-est de Jenin (carte B), sur les contreforts du Mont Gilboa, dans le cadre d'une opération visant trois villages. L'ordre du Palmah était de : "détruire les bases ennemies d'al Mazar, Nuris et Zir'in [dans la vallée de Jezreel] . . . Commentaire : Concernant la prise de Zir’in [carte A], la plupart des maisons du village doivent être détruites tandis que [certaines] doivent être laissées intactes pour l'hébergement et la défense". (Palmah HQ to ‘Hagai’, 19 Apr. 1948, KMA-PA 107–186, cité par Morris, 2004).
L'ordre sera exécuté le 28 mai, la plupart des maisons seront détruites et quelques unes épargnées pour loger une garnison (Abu Sitta, 2010 : 95)
Les terres d'Al-Mazar (Jenin) seront partagées entre les moshavim de Prazon (1953), et de Meitav (1954), et plus tard avec la cité communautaire (Yishouv Kehilati : יישוב קהילתי, litt. "village communautaire") de Gan Ner (1987)
cité communautaire : "Implantation communautaire (yishouv kehilati) : Contrairement au kibboutz et au mochav, ce modèle d’implantation rurale ne fonctionne pas sur la base d’une coopération économique car la majorité de ses habitants vont travailler hors de la communauté. La coopération est d’ordre social. Les affaires de la communauté sont gérées collectivement par ses membres qui s’investissent aussi volontairement dans les activités communes (éducation, culture, activités des jeunes, etc.). Il y a une procédure d’intégrationpour venir vivre dans une implantation communautaire. Le concept de l’implantation communautaire a été inventé au début des années 1980 sous l’initiative du Bloc de la foi (Goush Emounim), groupe nationaliste-religieux ayant pour objectif la colonisation des territoires occupés. Son idéologie est basée sur le principe du Grand Israël : la terre d’Israël (l’ensemble des territoires occupés) appartient au peuple juif par un droit divin. L’objectif était de créer des communautés fortes avec une vie sociale attrayante dans un environnement hostile, pour palier à l’isolement et à la distance. Si le principe de départ de ce type d’implantation était de créer une société solidaire et quasi idéale pour les partisans du Grand Israël, le modèle a évolué depuis et a gagné en souplesse. Il est maintenant utilisé dans de nombreuses colonies qu’on peut qualifier d’économiques* et de qualité de vie et dont les habitants sont loin des idéologies de ses fondateurs. Les habitants de ces colonies ont été attirés par les bas prix de l’immobilier et les incitations financières mises en place par le gouvernement."
David Amsellem, Institut Français de Géopolitique (IFO), Working Atlas, 21 avril 2010.
Après avoir rasé le village, une unité spéciale a jeté dans tous les puits un agent biologique, dans le but de contaminer l'eau, composé de bactéries de typhus et de diphtérie, pour empêcher toute repopulation arabe (Benny Morris et Benjamin Z. Kedar, « 'Cast thy bread’ : Israeli biological warfare during the 1948 War », Middle Eastern Studies, Volume 59, n° 5, pp. 752-776, 19 septembre 2022).
Le 4 mars 1948, Ben Gourion écrivait une lettre à Ehud Avriel, un agent de l'Agence juive en Europe, pour lui demander de trouver et de recruter des scientifiques juifs d'Europe de l'Est, qui peuvent "augmenter la capacité de tuer des masses, autant que de les guérir ; les deux choses sont importantes" (Ben-Gurion Heritage Institute Archives, The Ben-Gurion Research Center Press, 1988, p. 32, Sedeh (Sdeh) Boker ; Keren, 1983). Le 1er avril il évoque dans son journal "le développement de la science et la détection de son utilisation au combat". Un mois et demi plus tard, il note l'achat de "matériel biologique" pour 2000 dollars.
(Ofer Aderet, "תשאיר את החומר בבארות": המסמכים שמצביעים על הלוחמה הביולוגית של צה"ל ב-1948,
: « Laissez le matériel dans les puits » : les documents pointant vers la guerre biologique de Tsahal en 1948", article du quotidien israélien Haaretz, 14 octobre 1922).
Précisons que d'autres passages du journal de Ben Gourion ont été expurgés par la censure, israélienne, malgré leur déclassification .
Depuis le milieu des années 1940, la Haganah disposait d'un petit "département de recherche scientifique", en partie fondé par Aharon Kachalsky (Aaron Katchalsky, Katchalski, puis Katzir / Kacir 1913- 1972), brillant scientifique, pionnier de l'étude électrochimique des polymères, et dirigé par un commandant de la Haganah, Yohanan Ratner. En 1947, Les deux hommes ont travaillé un projet d'organisme travaillant en particulier sur de nouvelles armes. En février 1948, les deux frères Katchalsky travailleront conjointement, par exemple, sur le projet d'une arme capable d'ôter la vue et qui prit beaucoup de chiens comme cobayes, mais c'est surtout celui sur les lance-flammes qui fut au centre des principales attentions : "Ben Gourion suivit personnellement l’acquisition d’une arme particulièrement dévastatrice, qui servirait bientôt à incendier les champs et les maisons des Palestiniens : un lance-flammes. Un professeur juif anglais de chimie, Sasha Goldberg, dirigea l’opération d’achat, puis la fabrication (...) L’histoire orale de la Nakba regorge de preuves des terribles effets de cette arme sur les personnes et sur les biens." (Pappé, 2006). Tout ceci a été validé, en effet, par Ben Gourion, qui créé en mars 1948, un institut dépendant de la Haganah appelé "Corps scientifique' (Science Corps), en hébreu Hayl Mada, plus connu sous son acronyme hébreu HEMED, avec Ephraïm Katchalski (Katzir), le frère d'Aaron K., à sa tête, et futur président d'Israël. Le HEMED, basé à Tel Aviv, disposait d'un département de guerre biologique, dirigé par le microbiologiste Alexander Keynan, nommé par Yigael Yadin (1917-1984), chef d'état-major de la Haganah, et utilisait les installations de chimie de l'Institut de recherche Daniel Sieff, fondé en 1934 dans la colonie de Rehovot, rebaptisé Institut Weizmann en 1949.
Daniel Sieff : Fils d'Israël S., homme d'affaires devenu baron et Rébecca Doro S., issue d'une riche famille juive de Manchester. Riches mécènes, il appelèrent l'institut, qu'ils ont contribué à fonder, en mémoire de leur fils, qui voulait être scientifique et qui est mort à 17 ans. C'est un énième exemple de l'importante contribution de la richesse des mécènes juifs de la Diaspora au succès économique de la colonisation juive en Palestine.
Ces recherches ont abouti à l'opération "Jette ton pain" ("Cast thy bread"), dont l'intitulé est tiré d'un verset de l'Ecclésiaste « Jette ton pain sur la face des eaux, car avec le temps tu le retrouveras » (Ecclésiaste 11:1) et qui a pour objet l'usage d'armes biologiques. Celles-ci ont été testées dans la région où se situe le laboratoire, dans des villages situés entre Ramla et Jérusalem, puis vers Jéricho et Beer Sheba, et au nord, vers Saint-Jean d'Acre. Le principal coordinateur de ces attaques biologiques était le chef des "opérations spéciales", Moshe Dayan, nom de code "Moshe Neptune" (Avner Cohen, Israel and Chemical/Biological Weapons: History, Deterrence, and Arms Control," The Nonproliferation Review, Fall-Winter 2001, Vol. 8, No. 3, p. 30-32 ; Morris et Kedar, op. cité).
Avant Morris et Kedar, la journaliste israélienne Sara Leibovitz-Dar avait révélé la contamination, en 1948, de l'eau potable de la ville d'Acre (Saint-Jean d'Acre, Akka, Aka), par la brigade Carmeli (du nom de son commandant, le major-général Moshe Carmel, 1911-2003), qui avait provoqué des épidémies de typhoïde ayant fait au moins 70 victimes (S. Leibovitz-Dar, Microbes in State Service : "Les microbes au service de l'Etat", article du quotidien Hadashot [1984-1993], 13 août 1993).
Sur la base d'une solide documentation de la Croix-Rouge (CICR, G59/1/GC, G3/82, 6 mai- 19 mai 1948), le chercheur palestinien Salman Abu-Sitta, dans un article intitulé "Traces of poison", paru le 4 mars 2003 dans un supplément du quotidien égyptien Al Ahram, ajoutait que la même chose avait été perpétrée à Gaza, et décrivait la terreur répandue par les forces sionistes, faite de bombardements, de crimes, de viols, de pillages, etc. Le général Yohanan Ratner était prêt à obéir aux ordres d'empoisonnement, à condition qu'il fût écrit, mais cela lui a été refusé. Les plus hautes autorités ne voulaient laisser aucune trace de ce crime, et le chef d'état-major Ygael Yadin avait bien stipulé à ses subordonnés qu'ils devaient agir "dans le plus grand secret" (CICR,
“ La ville d’Acre, maintenant accablée par l’épidémie, est devenue une proie facile pour les sionistes. Ils ont intensifié leurs bombardements. Des camions transportant des haut-parleurs proclamaient : « Rendez-vous ou suicidez-vous. Nous vous détruirons jusqu’au dernier homme ». Ce n’était pas une figure de style. Palumbo, dans The Palestinian Catastrophe, note le cas « typique » de Mohamed Fayez Soufi. Soufi et des amis sont allés chercher de la nourriture chez eux dans une nouvelle banlieue d’Acre. Ils ont été attrapés par des soldats sionistes et forcés sous la menace d’une arme à boire du cyanure. Soufi fit semblant d’avaler le poison. Les autres n’ont pas eu cette chance, ils sont morts en une demi-heure.
Le lieutenant Petite, un observateur français de l’ONU, a rapporté que le pillage était mené de manière systématique par l’armée, emportant des meubles, des vêtements et tout ce qui était utile pour les nouveaux immigrants juifs et faisant également partie d’un « plan juif pour empêcher le retour des réfugiés ». Le lieutenant Petite a également rapporté que les Juifs avaient assassiné 100 civils arabes à Acre, en particulier ceux qui refusaient de partir.
D’autres horreurs ont été rapportées par de Meuron [délégué du CICR]. Il a parlé d’un « règne de terreur » et du cas du viol d’une fille par plusieurs soldats et du meurtre de son père. Il a également écrit que tous les civils masculins étaient emmenés dans des camps de concentration et considérés comme des « prisonniers de guerre » bien qu’ils ne soient pas des soldats. Cela a laissé de nombreuses femmes et enfants sans abri, sans protection, soumis à de nombreux actes de violence. ”
S. Abu Sitta, "Traces of poison", op. cité
Début de l'Opération Yiftah (Mivtza Yiftach), acronyme constitué des premières lettres du nom complet de son commandant (dont son nom de guerre Tel-Haï), le général Yigal Allon. La 11e Brigade Yiftah devait conquérir la Haute-Galilée (le Doigt de Galilée), de Metulla et Tel-Haï, près des frontières libanaises et syriennes (où les unités arabes "sont restées passives", Pappé, 2006) jusqu'à Safed, que les Britanniques évacuent le 16 avril. Ville importante pour les Juifs, à la fois ancien centre mishnaïque (de Mishna : premier recueil de la loi juive, env. 1er/IIIe s.) et kabbalistique (de Kabbale, tradition ésotérique juive, env. XIIIe s.), c'est aussi une base importante de l'ALA et d'autres factions arabes. Ici aussi, se confirme comme partout la désorganisation et la faiblesse des forces armées arabes (Morris, 2004 : 221).
" ... J’ai parlé à un certain nombre de membres de Ma’ayan Baruch [1947, au nord du Doigt de Galilée, carte A] et des kibboutzim voisins et j’ai eu l’impression qu’il existe une possibilité qu’il y ait une volonté de détruire les villages et les maisons afin qu’il soit impossible pour les Arabes de revenir vers eux. Il y a une semaine, un représentant du FNJ (peut-être Yosef Nahmani) est venu lui rendre visite. Il a vu que dans le village d’al Sanbariya [Doigt de Galilée, à l'est de Tel Haï]... plusieurs maisons étaient encore debout, mais sans toit. Il a dit au secrétariat du kibboutz de détruire les maisons immédiatement et il a dit ouvertement que cela nous permettrait de prendre les terres du village, car les Arabes ne pourront pas y retourner. Je suis désolé de dire que le kibboutz a accepté immédiatement sans réfléchir à ce qu’ils faisaient."
Lettre non datée de Faivel Cohen, de Ma'ayan Baruch, à Peterzil, transmise le 10 août 1948 aux leaders du Mapam, citée par Morris, 2004 : 357
Les village d'Arab al-Zubayd (A. al-Zubeid), d'al-Ulmaniyya, ou encore Al-Nabi Yusha (Nabi Yosha), au sud du Doigt de Galilée, sont occupés le 20 avril, et Morris prétend que les habitants d'al-Dawwara, al-Abisiyya ont évacués les femmes et les enfants, à la demande de commandants arabes. Cependant, Walid Khalidi affirme à partir de certaines sources que les habitants ont été expulsés de force (Morris, 2004 : 249 ; Khalidi 1992 : 444-445).
« Dès le 18 mai, une colonie juive voisine envisageait de s’emparer d’une grande partie des terres de ce village [Al-Abisiyya] . Les membres du kibboutz Sde Nechemya (Huliot [: kvutza originelle, 1940, Sde Nehemia]) écrivirent au chef du centre agricole « demandant, un peu honteusement, 1 700 dunams des terres d’el 'Abisiya' » ("al-'Abisiyya", article d'Interactive Encyclopedia of the Palestine Question). Deux autres colonies jouxtaient les villages palestiniens nettoyés : Amir (1939) et Kefar Szold (Kfar S., 1942). Le village de Zawiya, un peu plus au sud est détruit, mais sera réoccupé par les Palestiniens, et les villages autour du lac Hula sont brûlés ( Abu-Sitta, 2010 : 87).
Morris évoque, par ailleurs, que des évacuations massives de villages maghrébins et bédouins ont été rapportées à l'est de Safed à Arab al Zubeid, al-Ulmaniyya, Husseiniya, Kirad al Baqqara et Kirad al Ghannama (occupées le 22 avril), ou encore al- Khisas, plus au nord (carte A). Selon Morris, toujours, certains villages, comme Khiyam al-Walid (attaqué le 1er mai, dont les terres ont permis la fondation du kibboutz de Lehavot HaBashan, en 1945), auraient été déjà été abandonnés la dernière semaine de mars. Fin avril - début mai les forces sionistes investissent Tulayl, Al-Didara et Al-Shuna (carte A).
Ein al-Zeitoun, juste au-dessus de Safed, qui a déjà souffert en janvier, nous l'avons vu, connaît un véritable massacre des mains du Troisième Bataillon du Palmah, et Biriyya est conquise dans la foulée, comme (Morris, 2004 : 222-223) ; le 2 mai, les soldats tirent au-dessus des têtes des habitants pour hâter leur fuite. Moshe Kalman fait exécuter des dizaines de prisonniers. Un peu plus à l'est, les Juifs font pleuvoir des tirs de mortier pour effrayer la population et les pousser à fuir, sur les villages de Fir’im, Qabba‘a et Mughr al Kheit (M. al-Khayt), dont les villageois prenaient régulièrement pour cible le trafic routier entre la colonie de Rosh Pina, un peu plus au sud, et le kibboutz d'Ayelet-Hashahar, fondé en 1915, plus au nord (carte A).
La campagne de Yiftah est intense, tout le mois de mai, qu'on en juge au nombre de villages attaqués et, pour beaucoup, rayés de la carte (carte A) :
OPERATION YIFTACH,
20 avril / 29 mai 1948
date
commentaires
localité
1er mai
Al-Wayziyya
kibboutz de Mahanaïm (1898) à 1,5 km du village
al-Buwayziyya
Al-Zuq al-Tahtani
La colonisation du village permettra l'expansion du moshav de Beit Hillel (1940) et le développement de la zone industrielle de Kiryat Shmona (1949)
Abil al-Qamh
Une partie des terres servira à la fondation du moshav de Yuval (1948)
Al-Naïma
3 mai
Hunin
Une partie des terres a servi à la fondation du kibboutz de Misgav Am (1945)
Jubb Yusuf
Le kibboutz Hahoshlim (puis Ammi’ad) a été établi sur ses terres en 1946
9 mai
al-Ja'una
La dépopulation du village a permis l'expansion de la colonie de Rosh Pinna
Akbara
"Les habitants d’origine du village ont été remplacés par des réfugiés « internes » de Qaddita et Dallata, villages situés à plusieurs kilomètres au nord de Safad. Depuis 1980, cependant, ces réfugiés ont été progressivement réinstallés dans le village voisin d’Akbara, à 0,5 km à l’ouest de l’ancien site du village. Comme condition préalable à la relocalisation, chaque famille a dû démolir sa maison dans l’ancien village.'' (Zochrot : 'Akbara ; Khalidi, 1992 : 430-432)
10 mai
Dallata
Le moshav de Dalton, en 1950 sera bâti à la place.
11 mai
Qaddita
La dépopulation du village a permis l'expansion de Rosh Pinna
12 mai
Al-Zahiriyya al-Tahta
14 mai
Af Shawka at Tahta
16 mai
Al-Muftakhira
Sur ses terres a été fondé le kibboutz Lahavot HaBashan, (1945)
19 mai
Qaytiyya
Le kibboutz de Kfar Bum a été fondé sur ses terres en 1943
Al-Zuq al Fawqani
Les colons prélèveront des terres pour fonder Yuval, en 1948
21 mai
Lazzaza
Al-Zuq al Fawqani (Fauqani)
une partie des terres permettra l'établissement du moshav de Yuval la même année.
24 mai
Ammuqa (Amuqa)
Al-Manshiyya
Al-Zawiya
une partie des terres était occupée par le kibboutz Ne'Ot Mordechaï (Néot-Mordéhaï), depuis 1946.
Jahula
Sur ses terres a été fondé le kibboutz Lahavot HaBashan (1945)
25 mai
Harrawi
Rasé de la carte sans être réoccupé, comme beaucoup d'autres
Al-Khisas
HaGoshrim (Ha-Gosherim ) est installé au sud du village avant même l'expulsion de ses habitants (Khalidi, 1992)
Abisiyya
Baysamun
Al-Dawwara
Le kibboutz Amir est installé sur ses terres depuis 1939
Mallaha
On trouve Yesud ha-Ma’ala, à 5 km au sud-est du villlage, moshav fondé en 1883
Al-Mansura (Safed)
al-Salihiyya
Sa prise a permis l'expansion du kibboutz de Kfar Blum (cf. plus haut)
26 mai
Qabba'a (Safed)
Le kibboutz Amir est installé sur ses terres depuis 1939
28 mai
Ghuraba
réoccupé par le kibboutz de Gonen, en 1951
al-Malikiyya
Qadas
Le kibboutz Yiftach est bâti la même année 1948 au nord-est du village. Les terres du village seront aussi utilisées par le kibboutz de Malkia (Malkiyya), fondé en 1949, et le moshav de Ramot Naftali, établi en 1945 (Zochrot, Qadas).
Les forces Libanaises ont été dépassées comme ailleurs par la puissance militaire israélienne (blindés, aviation, etc.), mais, alliées aux forces de l'ALA, elles ont combattu jusqu'à la fin octobre (Zochrot, op. cité)
30 mai
Khan al-Duwayr
fin mai
Al-Dirbashiyya
Le village a été rayé de la carte, et si certains possèdent encore des vestiges, celui-ci, comme d'autres, n'en possède plus aucune trace (Khalidi, 1992 : 446-447).
Taytaba
L'opération de la 2e Brigade Carmeli, qui précède la prise de la ville d'Haïfa elle-même par l'Opération Hametz (24-30 avril), se nomme Pe‘ulat Misparayim ("Scissors Operation", "O. Ciseaux"), les 21 et 22 avril, car il s'agissait de "prendre la ville en tenailles et la couper de son arrière-pays palestinien. Haïfa, comme Tibériade, avait été allouée par l’ONU à l’État juif : le passage sous contrôle juif du seul grand port du pays était une preuve de plus de l’injustice manifeste du plan de paix des Nations unies à l’égard des Palestiniens. Les sionistes voulaient le port, mais sans les 75 000 Palestiniens qui l’habitaient, et, en avril 1948, ils ont atteint leur objectif." (Pappé, 2006)
Puis, après le départ des Britanniques, commence l'opération (Mivtza) "Biur [Bi'ur, Biour] Hametz |Chametz, Cametz]" : "Opération Nettoyage de Pâques". Décidément, les colons ne manquaient pas de cynisme :
"Le retrait de la barrière britannique permit de remplacer l’opération Ciseaux par l’opération Nettoyage du levain (Biour hametz). L’expression en hébreu signifie « grand nettoyage » et renvoie à une pratique religieuse juive : l’élimination de la moindre trace de pain ou de levure dans les maisons avant Pâque, puisque ces aliments sont interdits pendant cette fête de plusieurs jours*. Avec un à-propos brutal, le nettoyage d’Haïfa, où les Palestiniens étaient le pain et la farine, a commencé la veille de Pâque, le 21 avril." (Pappé, 2006).
* "La Pâque juive commémore la sortie d’Égypte. Selon l’Exode, le Pharaon, après s’être longtemps opposé à leur départ, finit par ordonner aux Hébreux de partir à l’instant même, sans leur laisser le temps de faire lever leur pain. Telle est l’origine de cette interdiction totale de la levure et du levain pendant les fêtes de Pâque, qui donnent lieu chaque année à un « grand nettoyage de printemps » de toutes les maisons" (op. cité).
La prise de la ville d'Haïfa par les troupes de la Haganah a été "orchestrée étroitement entre le haut commandement de la Haganah et le plus haut gradé des commandants britanniques de Haïfa, le général de division H.C. [Hugh Charles] Stockwell, commandant de la 6e Division aéroportée (...) La collusion anglo-sioniste s'est poursuivie tout au long des deux jours de combats et les négociations arabo-juives qui ont suivi, que Stockwell a parrainées pour obtenir l'acceptation arabe des conditions de reddition de la Haganah" (Khalidi, 2008). Faisant obstacle en une sorte de une "zone tampon" entre assaillants et habitants, les Britanniques ont hâté leur départ au maximum pour laisser place à l'offensive juive dont ils connaissaient bien la teneur : "La campagne juive pour terroriser la population – pilonnages massifs, tirs de snipers, rivières d’huile et de fioul enflammés dévalant les pentes, barils d’explosifs avec détonateurs – avait commencé en décembre et s’était poursuivie au cours des premiers mois de 1948, mais elle s’est intensifiée au début d’avril" (Pappé, 2006).
Ainsi, contredisant une énième fois la propagande mensongère des sionistes, le chercheur palestinien affirme sans surprise que l'exode massif des habitants d'Haïfa s'explique par "la combinaison des tactiques de terreur et de guerre psychologique adoptée par la Haganah" (Khalidi, 2008) dont nous avons déjà chronologiquement des multiples exemples, et non "une stratégie arabe d’évacuation de la population arabe du pays en prévision de l’invasion de la Palestine par les armées arabes régulières le 15 mai" ou "en réponse à des ordres précis à cet effet de la part des dirigeants palestiniens" (op. cité).
Selon Walid Khalidi, Benny Morris omet beaucoup de choses sur la connivence anglo-sioniste. Il ne parle ni du Mémorandum adressé à Stockwell pour mettre fin à l'effusion de sang, ni de sa réponse en forme de menace aux Arabes de déplorer 300 ou 400 victimes de plus s'ils n'acceptaient pas les conditions de reddition demandées par la Haganah, ou encore le refus d'envoyer des ambulances secourir les blessés, sans parler de la la souveraineté juive quasi-officielle sur la ville, malgré la date légale de fin du mandat britannique du 5 mai (Khalidi 2008 : 33).
L'issue de la bataille ne faisait pas de doute, avec 2000 soldats de la Brigade Carmeli face aux 500 volontaires locaux, surtout Libanais "mal équipés : armes inférieures, peu de munitions, en tout cas de sûrement rien de comparable aux véhicules blindés et aux mortiers des forces juives" (Pappé, 2006). Alors, recevant les quatre leaders improvisés de la ville, et totalement découragés, il leur conseilla de partir, comme le faisait, mais de manière plus menaçante, les haut-parleurs juifs. Les ordres que donnaient déjà l'officier des opérations de la brigade Carmeli, Mordechai Maklef, étaient sans équivoque "« Tuez tous les Arabes que vous rencontrez, incendiez tout ce qui est inflammable et ouvrez les portes à l’explosif.» (Il devint plus tard chef d’état-major de l’armée israélienne" (Pappé, 2006 ; Archives de la Haganah, 69/72, 22 avril 1948).
La terreur fut telle que les habitants fuirent sans le moindre bagage vers le port, où ils espéraient pouvoir s'embarquer sur des barques ou des bateaux, dont beaucoup ont coulé avec leurs passagers à cause de la surcharge.
"Quand Golda Meir, l’une des plus importantes dirigeantes sionistes, vint à Haïfa quelques jours plus tard, elle eut d’abord du mal à réprimer un sentiment d’horreur en pénétrant dans des maisons où le repas était encore sur la table, où des enfants avaient laissé par terre des jouets et des livres et où la vie semblait s’être figée en un instant. Golda Meir venait des États-Unis, où sa famille s’était réfugiée après les pogroms en Russie, et ce qu’elle a vu ce jour-là lui a rappelé les pires récits que lui avaient faits ses parents des violences des Russes contre les Juifs au cours des décennies précédentes. Toutefois, il est clair que cette expérience n’a eu aucun effet durable sur sa détermination ni sur celle des autres dirigeants à poursuivre le nettoyage ethnique de la Palestine" (Pappé, 2006).
Ces massacres firent de nombreux blessés et au moins 300 morts (Khalidi, 2008), et après la chute de la ville, la Haganah a continué de bombarder des groupes de civils rassemblés surtout près du port, et les pillages furent considérables (Abu Sitta, 2010). La Haganah s'intéresse aussi au contrôle d'un certain nombre de villages situés près de la route côtière reliant Tel Aviv à Haïfa, qui seront occupés dès la fin avril et qui feront l'objet d'une opération spéciale en juillet. Parmi ceux-ci, citons Umm al-Zinat, à 20 km au sud d'Haïfa, prise le 15 mai par la Brigade Golani, où le quotidien Filastin a rapporté que déjà, dans la nuit du 19 au 20 janvier, un raid d'une unité de miliciens sionistes, vêtus de l'uniforme britannique, avait été repoussé. D'autres villages sont inquiétés le même jour du 15 mai, sur le mont Carmel, un peu plus au nord, ou autour de la colonie d'Afula (Afoula, 1925), au sud de Nazareth.
Du 24 au 30 avril, les troupes Juives s'emparent "de grands villages palestiniens situés de part et d’autre de la voie ferrée reliant Jaffa à son arrière-pays arabe" (Abu Sitta, 2010), certains sans un seul combat, comme Salama, Kheiriya (Al Khayriyya) ou Saqiya, le 25 avril (carte C). La prise de Salama permettra l'agrandissement de Tel Aviv (quartiers de Neve Kfir, Neve Tzahal, Beit Ya'akov (B. Yaakov), Neve Eliezer, Nir Aviv, Livna Yedidya (Livne), HaArgazim, Tel Haïm, mais aussi celui de Ramat Gan (fondée en 1921), avec les quartiers de Ramat Shikma et de Ramat Hen (carte C).
A Kheiriya, la Brigade Alexandroni détient brièvement une poignée de gens, enfants compris, et deux hommes sont exécutés pour avoir tué un combattant de la Haganah. Cette dernière quitte Yazur sous la pression britannique, non sans avoir miné des immeubles et des ruelles. Dans beaucoup de villages, comme Kafr Ana ou Yahudiya (la Yehud/Yehoud du Livre de Josué 19 : 45, renommée al-Abbasiyya Yahudiyya, en 1932 par les Arabes), les habitants, déjà frappés les mois précédents, fuient de panique à l'approche des colonnes de la Haganah, en particulier après l'assaut donné par l'Irgoun (IZL), entre le 25 et le 28 avril, contre al-Manshiya (Al-Manshiyya, Menshiyeh, Manshieh), un quartier récent de Jaffa (fin des années 1870) bordant le sud de Tel Aviv (carte C), qui sera bombardé et endommagé sévèrement avant d'être rasé entre juillet et septembre. Citons aussi la prise de Bayt Dajan qui, nous l'avons vu, a déjà beaucoup souffert, mais aussi sa voisine, à l'ouest, Al-Safiriyya (Safiriya), au sud-est de Tel Aviv. On déplore des tirs indiscriminés envers les combattants et les civils à Al Manshiya (50 morts) ou encore Kafr Ana (10 civils tués),
(Abu Sitta, 2010 : 94).
déjà frappés "« un groupe a ouvert le feu sur des villageois assis à l’extérieur d’un café tandis que le reste des envahisseurs posait des bombes à retardement contre les maisons et lançait des grenades pour décourager les ripostes ». Le journal palestinien Filastin a déclaré que les assaillants avaient laissé une voiture piégée dans le village qui a explosé et fait des victimes. Selon le journal, les troupes britanniques sont arrivées sur les lieux alors que l’attaque était en cours, mais ne sont pas intervenues. Ils n’ont que partiellement encerclé le village, laissant aux assaillants une voie de fuite du côté nord d’al-Abbasiyya. Une autre force sioniste a frappé le village le 24 février, selon un communiqué officiel britannique cité par Filastin. Deux villageois ont été tués lorsqu’une voiture appartenant à la police des colonies juives a traversé le village à toute vitesse et a lancé une grenade sur les passants"
("al-'Abbasiyya — العَبّاسِيَّة", article de l'Interactive Encyclopedia of the Palestine Question).
L'opération Yevusi (Yevussi, 22 avril-3 mai), du nom de la tribu des Jébuséens, a pour objet le contrôle du nord-ouest de Jérusalem par Le Palmah, commandé ici par Yitzhak Sadeh (chef de la 8e Brigade, une division blindée), qui a fait intervenir en particulier la brigade Harel. Ben Gourion avait demandé à David Shaltiel, commandant les forces de la ville, de détruire Sheikh Jarrah en janvier, et son nettoyage avait été bien entamé le 24 avril, exceptionnellement arrêté par le général Macmillan, après l'explosion de 24 maisons et 40 morts parmi les Arabes, contrairement à l'inaction des Britanniques pour les autres quartiers de Jérusalem. Mieux, ils confisquèrent le peu d'armes que les habitants de ces quartiers possédaient en leur promettant de les défendre (Pappé, 2006). Emblématique pour les Arabes, on y trouve en particulier la tombe éponyme datant du XIIe siècle du cheikh Jarrah ("chirurgien", en arabe), qui fut un des médecins de Saladin. Le Palmah occupe et détruit partiellement le quartier de Shu'fat (Shuafat, carte C), aujourd'hui en Cisjordanie, où il fait exploser huit immeubles (Abu-Sitta, 2010), et les petits villages dépendant du district de Jérusalem, Beit Iksa (Bayt Iksa), le 22 avril, en Cisjordanie également, tout comme Beit Anina (Hanina), mais aussi, le village Beit Mahsir (Bayt Mahsir), à 26 km à l'ouest de Jérusalem (Morris, 2004 : 237), dont une partie des terres permettra la fondation du moshav de Beit Meir, en 1950 ; ou encore Nabi Samwil (N. Samuel, où est censée se trouver la tombe du prophète Samuel) où là, les habitants avertis ont infligé, chose rare, un revers aux combattants juifs et tués plus de 40 soldats du Palmah (Tal, 2003).
Le quartier de Katamon (Qatamon), au sud de Jérusalem, tombe le 29 avril, en particulier le centre des combats, le monastère grec orthodoxe de San Simon, tenu par des combattants locaux aidés par des volontaires Irakiens, dont 80 seront tués. Des tueries indiscriminées auraient eu lieu selon Saleh Abdel Jawad, qui évoque le chiffre de 150 victimes (Abd al-Jawad, 2007 ; Abu Sitta, 2010).
Yitzhak Levy, le chef du renseignement de la Haganah à Jérusalem raconte :
"Tandis que le nettoyage de Katamon était en cours, les pillages et les vols ont commencé. Des soldats et des citoyens y ont pris part. Ils entraient dans les maisons et prenaient les meubles, les vêtements, les appareils électriques et les produits alimentaires" (Y. Levy, ירושלים בקרבות מלחמת העצמ תשעה קבין : "Neuf mesures (Tish’a Kabin) — Jérusalem dans la guerre d'Indépendance", Tel Aviv, Ma’arachot Defence Ministry Press, 1986).
25 avril
La ville de Jaffa est prise pour cible par la Haganah, qui attaque la prison, un bureau de poste, un bar, tuant et blessant 10 Palestiniens (Abu Sitta, 2010 : 94).
29 avril /
4 mai
La Haganah attaque Samakiyya (Arab as-Samakiya), sur la rive nord du lac de Tibériade (Kinneret, en arabe), où se situe l'ancienne Capharnaüm (Capernaüm), tuant sans discrimination, dont trois habitants de Tabigha, un peu plus bas sur la rive, ayant cherché refuge dans le village (Abu Sitta, 2010 : 94). Dans un rapport du 22 avril, Yigal Allon recommandait, entre autres choses, "une tentative d'évacuer les bédouins campant entre le Jourdain, Jubb Yusuf (Arab al-Suyyad) et la mer de Galilée", pour faire de la Basse et Haute Galilée une région continue d'occupation juive, en particulier (Morris, 2004 : 249 ; Abu Sitta, 2010 : 87). C'est l'objet de l'Opération Balai ("Mivtza Matate" [Matateh], "Broom Operation"), le 4 mai, visant les campements semi-nomades des Bédouins, à al-Qudeiriya (al-Qudayriyya, Ara el-Qderiyya), al-Samakiyya, Arab al Shamalina (Khirbat Abu Zeina (Zaina), Zanghariya –ou encore Tabigha (carte A).
fin avril
Les soldats de l'Opération Ehud reçoivent pour directive "la destruction des gangs, des hommes, des propriétés" (Morris, 2004 : 253) au nord de Saint-Jean d'Acre, à l'est de Nahariya (carte A). Les opérations menées à Haïfa et Safed ont suffi à terroriser les habitants, qui ont fui en masse. On rapporte qu'al-Kabri (Kabiri) et Mazra (Mazra'a), au sud de Nahariya, ont été complètement abandonnées, et Acre, presqu'entièrement (op. cité : 253). Les terres de Mazra'a profiteront à un moshav, Shavei Tsion (Shavey Tziyon, à l'origine un Homa Umigdal, 1938), et un kibboutz, Regba, transformé en moshav shitufi ("moshav collectif"), en 1949.
Les villages d'Umm al Faraj (U. al-Farj) et al-Nahr (Nahar), voisines à l'est de Nahariya, mais aussi al-Zib (al-Zeeb, Az-Zeeb, Az-Zib, Achziv), sur la côte plus au nord et al-Bassa, près de la frontière libanaise, n'en auront pas fini avec les forces juives, qui les détruiront pour de bon lors de l'opération Ben-'Ami, du 13 au 22 mai. La colonie de Ben Ami (Ben 'Ammi, 1949) sera installée l'année suivante en partie sur les terres d'Umm al Faraj et d'al-Nahr.
A Qannir (Qanir), à quelques km à l'est de Césarée (carte B), un contingent de la garde nationale repousse une attaque de la Haganah, le 8 mai. Une première attaque, le 5 mars, avait produit le même résultat. Le lendemain, la Brigade Alexandroni lance un raid sur le village, , qui détruit 55 maisons du village et fait au moins quatre victimes arabes. Tout près de là, la petite ville de Qafr Kara, qui sera préservée, a aussi subi les assauts des forces juives et repoussé ses assaillants. Qannir finira par disparaître et le kibboutz de Regavim accaparera une partie de ses terres, sur lesquelles il était installé depuis 1947 (Khalidi, 1992 : 181 ; Abu Sitta, 2010 : 94).
L'opération Maccabi (Makkabi, Macchabée, Maccabée) est une seconde étape de l'Opération Barak, menée principalement par la Givati, dans la région de Ramla (Ramlen carte C), vers le sud-est, cette fois. Après avoir débloqué une nouvelle fois le Corridor de Jérusalem, contre l'ALA, les brigades Givati et Harel engagent des combats autour de Latroun, au bout de ce corridor :
- Abu Shusha, à quelques kilomètres au sud-est de Ramla, est prise le 13 mai. Plusieurs colonies viendront occuper les terres du village : Le village communautaire (Yichouv Kehilati) d'Ameilim, tout d'abord, en septembre 1948, à la place du village détruit (rebaptisé Karmei Yosef : "les Vignobles de Joseph", en 1984), mais aussi les moshavim de Pedaya et Petahia (Petachya), en 1951, et celui de Beit Uzi'el (Beyt U.) en 1956.
- Le 14 mai, à Al-Naani (Al-Na'ani, Ne'ane, Na'an, Na'ana), à 6 km au sud de Ramla, les habitants ont été pris en otage, puis intimidés et menacés, jusqu'à une expulsion complète le 10 juin (Morris, 1987). Un moshav fut créé à la place, du nom de Ramot Meir (Ramot Me'ir), en 1949.
- Le 15 mai, c'est au tour d'al-Qubab, à une vingtaine de kilomètres à l'est d'Ashdod, d'être investie, tout comme al-Maghar (al-Mughar), près d'Ashdod, au nord-est (Morris, 2004 : 257). Les troupes de Givati ont trouvé un village largement abandonné, dont ils dynamitèrent et brûlèrent plusieurs maisons, mais des habitants sont revenus et des soldats Juifs également, deux fois, le début juin avec des hommes de la brigade Yiftach et le 13 septembre, le village a été presque entièrement détruit, tout comme 14 autres villages, dont David Ben Gourion a demandé l'autorisation de les détruire au major général Zvi Ayalon (Tzvi A), 1911-1993 ("al-Qubab — القُباب", article de l' Interteractive Encyclopedia of the Palestine Question). Le moshav de Mishmar AyaIon (M. Ayyalon) sera bâti sur les ruines du village d'al-Qubab, en 1949, (une partie des terres ayant déjà permis la fondation de Gezer, en 1945) et, en 1952, un autre moshav sera construit près de l'ancien village, Mishmar Ayalon Bet, rebaptisé Kfar Bin Nun (Kefar Bin-Nun), d'après l'opération Bin-Nun (Ben-Nun) dite "Première Bataille de Latroun", le 25 mai 1948, entre forces israéliennes et jordaniennes, qui auront le dessus sur les forces sionistes, ce jour-là et les obligent à se retirer. Enfin, Dayr Ayyub (Deir Aiyub, D. Ayoub), près de Latroun (al-Latrun) est prise par la brigade Harel le même jour et abandonnée par celle-ci dès le lendemain. Elle avait déjà subi plusieurs attaques : 3 maisons bombardées le 21 décembre 1947, 2 maisons démolies le 7 février 1948, avant d'être occupée trois fois pendant les batailles de Latroun, en mai-juin. Aujourd'hui, la partie est du Parc Canada, ouvert en 1978, se trouve à l'endroit du village, le reste recouvre, juste au nord, les ruines de trois autres villages palestiniens détruits : Bayt Nuba, Imwas et Yalu (carte C) , cf. plus bas. Les 8 et 9 juin, la troisième bataille de Latroun, dite Opération Yoram, déploiera un bataillon de la brigade Harel, un autre de la brigade Yiftah, mais ils subiront de lourdes pertes et il faudra un mois de trêve pour reprendre l'offensive, qui ne sera toujours pas entièrement un succès : La Légion Arabe, menée par Glubb Pacha (l'officier britannique Sir John Bagot Glubb). réussira en effet à contrôler la région de Latroun, et ce jusqu'à la guerre des Six Jours, en juin 1967 (Gelber, 2006).
Mivtza Barak (Opération éclair), menée entre le 9 et le 15 mai autour de Ramla (Ramle, carte C) par la 5e brigade Givati (Giv'ati, Guivati), commandée par Shimon Avidan. A Aqir, un village à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Ramla, où, comme d'autres, le mukhtar a passé un accord de non-belligérance avec avec la colonie juive voisine de Mazkeret Batyah (appelée d'abord Ekron /Eqron), en décembre 1947 et février 1948, est traitée avec moins de cruauté, mais n'empêche pas la détention d'otages, l'expulsion des dizaines d'habitants qui n'ont pas encore fui, ni l'explosion de deux maisons. Sur les terres du village d'Aqir avait déjà été fondée la colonie de Kfar Bilu, en 1932, et c'est à la place du village lui-même que sera bâti Kiryat Ekron, en 1948, ou en partie sur ses terres, concernant les moshavim de Beit Elazari (1948) et de Ganei Yona (puis Ganei Yohanan, 1950).
Il se passe à peu près la même chose à Qatra, un peu plus au sud, le 6 mai, dont les terres sont occupées en partie par le moshav de Kidron en 1949, alors que la ville de Gedera (Gdera, Guedera) en avait déjà bénéficié en 1884.
Plusieurs villages sont touchés le 9 et 10 mai : A Bayt Daras (Beit Darras), au sud-est d'Ashdod, une résistance acharnée des villageois entraîne une cinquantaine de victimes, beaucoup abattus, semble-t-il, pendant leur fuite, mais aussi de nombreuses maisons dynamitées ou brûlées, les puits et les greniers sabotés (Morris, 2004 : 256). Le 21 mai, des forces de la Haganah, du groupe Stern et du Palmah expulsent de force les habitants et procèdent à des tueries indiscriminées, ouvrant le feu sur des femmes et des enfants évacuant le village (Abu Sitta, 2010 : 95).
En 1950, le moshav de Giv'ati (Givati) s'installera à la place du village, et celui d'Azrikam occupera une partie des terres.
Ce drame avait été précédé d'un autre massacre, le 20 et 21 avril, qui a tué ou blessé une centaine d'habitants du village, réfugiés pour une part dans la ville de Majdal (Morris, 2004 : 256). Malgré cette terreurs, des miliciens arabes du Comité National arabe (CN) de Majdal (les CN avaient été institués le 25 avril 1936 dans chaque grande ville) , la plus grande ville des environs, forcent des habitants en fuite à retourner dans leur village.
Entre el 10 et le 12 mai, des troupes ont pour but d'expulser les habitants de Nabi Rubin, village assez isolé, à une quinzaine de kilomètres au nord d'Ashdod, mais elles échouent. Le village ne pourra être pris qu'entre le 28 août et le 1er juin, et les habitants seront cette fois complètement expulsés. Dans le périmètre du village, seront construits le kibboutz Palmachim, en 1949, et le moshav de Gan Soreq (G. Sorek, du nom de bassins dans cette vallée de Judée, cf. livre biblique des Juges, 16 : 4), en 1950. Pris de panique, un certain nombre d'habitants de villages un peu plus au sud fuient leur village, à Julis, à l'est d'Ashkelon, dont les terres seront occupées en partie en 1949 par le moshav de Hodiya (Hodaya) ; à Ibdis, un peu à l'ouest de la précédente, ou encore Beit Affa / Bayt Affa, voisine au sud (op. cité).
Ils menaceront de châtiments, par ailleurs, les habitants d'un autre groupe de villages autour d'Ashdod, qui s'enfuiront, entre le 10 et le 12 mai, avant la prise des différents villages à partir du 13 mai :
- Arab Suqrir (A. ABbu Suwayrih, A. Suweira, Wadi Sukrayr), un des premiers villages attaqués par la Haganah, le 11 janvier, avec un ordre clair : "Le village doit être complètement détruit et quelques hommes doivent être assassinés" (Khalidi, 1992 : 80). Autour du 10 mai, le village est occupé de nouveau, et sera détruit entre le 24 et 28 août lors de l'opération Nikayon ("Nettoyage"). Deux ruines de maisons sont encore visibles, sur les terres du village récupérées par deux un moshavim religieux shitufi : Nir Galim (N. Gallim, 1949), et BneiDarom (Bene D., 1955) et d'Ahdod (1955).
- Barqa, village toujours en ruine aujourd'hui, sauf deux maisons, dont une en béton sert d'entrepôt à des Juifs (Khalidi, 1992 : 82-83)
- Batani al-Sharqi, prise définitivement les 10/11 juin, dont il ne reste aujourd'hui qu'un poste de police délabré (Khalidi, 1992 : 84-85)
- Yasur, prise tardivement le 9 juin. Il est aujourd'hui une base militaire et sur les terres de l'ancien village ont été établis deux colonies juives : le moshav Talmey Yechiel (T. Yehiel, en 1949) et la ville (et aussi Conseil local) de Bnei Ayich, fondée en 1957 (cf. Khalidi, 1992 : 139)
- les trois villages de Sawafir : S. Gharbiya (S. al-Gharbiyya), S. Shamaliya (en ruines auj.) et S. Sharqiya, déjà attaqués en janvier, tombent entre le 10 et le 18 mai, sans parler d'une vaine tentative de reprise le 9 juillet par le bataillon égyptien de Gamal Abd al-Nasir (G. Abdel Nasser, 1918-1970), qui deviendra président du pays. Deux colonies juives s' installeront à la place de S. al-Gharbiyya : Le village religieux de Merkaz Shapira, en 1948 et le moshav shitufi de Masuot Yitzhak (Massuot Y.) en 1945. Une autre colonie, le kibboutz religieux d'Ein Tzurim (E. Zurim), sera fondée en 1946 sur les terres de S. Sharqiyya (Khalidi, 1992 : 84-85)
- Bash-shit (Bashshit, Bashshayt, Beshshayt) est abandonnée par ses habitants avant l'attaque, le 13 mai, par la brigade Alexandroni, selon l'histoire officielle de la Haganah (Khalidi, 1992 : 363 ). On compte quatre colonies installées sur les terres du village en 1950 : les moshavim Neve Mivtah (Newe Mivtach), Meishar (Meshar), Kfar Mordechaï (Kefar M., K. Mordekhay), et Misgav Dov. S'ajouteront à cette liste le village de Kannot (1952), le moshav de Shdema (Shedema) et la cité communautaire (Yishouv Kehilati) d'Aseret, fondées en 1954.
Bashshit, vestiges de la tombe bâtie sur la sépulture présumée de Seth, le fils d'Adam, Neby shayt ("prophète Seth"), datée du XIIIe siècle. Un site du même nom, au Liban, se dispute la paternité de cette sépulture,
L'opération Gideon (Gédéon) est menée par la brigade Golani et vise à nouveau Beisan (carte B) et sa région, au sud du lac de Tibériade. Dans la nuit du 10 au 11 mai, ses unités prennent Farwana (Faruna), au sud-ouest de la ville, qui avait résisté à un assaut à la mi-février où trois maisons vides avaient été dynamitées (Filastin, 19 février), mais cette fois, le village est entièrement détruit (Khalidi, 1992 : 47). Des terres du village seront occupées par le moshav de Rehov (Rechov, 1951) et la ferme modèle de Havat Eden (Khavat Eden, Chawwat E.), qui profitent aussi au kibboutz d'Ein HaNatsiv (En ha-Natziv), fondé en 1946 sur des terres de Beisan ("Farwana — فَرْوَنَة", article de l'Interactive Encyclopedia of the Palestine Question). Le village voisin, Al-Ashrafyya, subit le même sort, mais un certain nombre d'habitants avait déjà fui vers la Jordanie (Morris, 2004 : 227). Seront fondés en 1948 sur ses terres le kibboutz orthodoxe de Shluhot et le kibboutz Artzi (cf. partie 1) Reshafim (Rechafim).
Beisan elle-même est visée par des tirs de mortier la nuit suivante du 11 et 12 mai, Tout entourée de colonies juives, Beisan ne pouvait, aux yeux des autorités juives, représenter la moindre menace pour les colons et ses terres avaient été attribuées aux Juifs selon la partition de l'ONU de 1947. Dès le début mai, les Juifs avaient saboté les conduites d'eau et la Haganah assiégeait la ville de manière soutenue, défendue avec de petits moyens militaires par Ahmad al Jayusi, du Comité militaire de la Ligue arabe (Morris, 2004 : 226-227) et Ismail al Faruqi (1921-1986), alors gouverneur de Galilée et futur philosophe issu des universités de Harvard aux Etats-Unis et d'al-Hazar du Caire, en Egypte. Après la reddition de la ville, la majorité des habitants et les troupes de l'ALA se sont réfugiées en Jordanie, les notables Hanna Nimri, Hashim al Solh et Mayor Rashad Darwish – ayant été semble-t-il autorisés à s'installer dans ce qui était appelé "Le Triangle" (op. cité : 227), formé entre les villes de Jénine, Tulkarem et Naplouse ("Le Petit Triangle" – cf. plus haut – désignait quant à lui un ensemble de villes et de villages le long de la "ligne verte", une ligne d'armistice tracée en 1949, nous en reparlerons). A 5 km à l'ouest de Beisan, Al-Sakhina a été occupée le 12 mai, au profit du kibboutz voisin de Nir David (anc. Tel Amal, 1936), installé sur ses terres. Le même jour, Hamidiyya, tout près, subit le même sort. Le 12 mai toujours, le village de Sirin, à 17 km au nord de Beisan (carte A), est occupé :
Sirin, comme un symbole
“ L’un des nombreux villages pris pendant ces attaques à l’est fut celui de Sirin. Son histoire résume le malheur qui s’est abattu sur des dizaines de villages dépeuplés par les forces juives dans le Marj Ibn Amir et la vallée de Baysan, où l’on cherche aujourd’hui en vain la moindre trace de la vie palestinienne qui y prospérait autrefois
(...)
Sirin était connu pour être un bel exemple du système collectif de partage des terres, auquel tenaient les villageois et qui remontait à la période ottomane. Dans ce village, il avait survécu tant à la capitalisation de l’agriculture locale qu’aux efforts sionistes d’acquisition foncière. Sirin s’enorgueillissait de trois riches boustans* (vergers) et d’oliveraies qui occupaient 9 000 dounoums cultivés (sur 17 000). La terre appartenait collectivement au village, et la taille de chaque famille déterminait sa part des récoltes et du territoire. Sirin était aussi un village qui avait les relations qu’il fallait. La principale famille, les Zu’bi, s’était vu promettre l’immunité par l’Agence juive parce qu’elle appartenait à un clan collaborateur. Moubarak al-Hadj al-Zu’bi, le mukhtar, jeune homme instruit qui avait des liens étroits avec les partis d’opposition, était un ami du maire juif d’Haïfa, Shabtai Levi, depuis l’époque où ils travaillaient ensemble dans la compagnie du baron Rothschild. Il était certain que les sept cents habitants de son village se verraient épargner le sort de leurs voisins. Mais il y avait un autre clan dans le village, la hamulla [hamula : "clan', NDA] d’Abou al-Hija, plus fidèle à l’ex-mufti al-Hadj Amin al-Husseini et à son parti national. Selon le dossier de village réalisé par la Haganah en 1943 sur Sirin, c’était la présence de ce clan qui condamnait le village. Le dossier notait que dix membres du clan d’Abou al-Hija avaient participé à la révolte de 1936, qu’« aucun d’entre eux n’avait été arrêté ou tué et qu’ils avaient gardé leurs dix fusils »
(...)
En quelques heures, ce microcosme de coexistence religieuse et d’harmonie a été ravagé. Les villageois ne se sont pas battus. Les soldats juifs ont réuni musulmans – des deux clans – et chrétiens et leur ont ordonné de traverser le Jourdain. Puis ils ont démoli la mosquée, l’église et le monastère, ainsi que toutes les maisons. Bientôt, tous les arbres des boustans ont dépéri et sont morts. Aujourd’hui, une haie de cactus entoure les gravats qui ont été Sirin. Les Juifs n’ont jamais réussi, comme l’avaient fait les Palestiniens, à exploiter les terres ingrates de la vallée, mais les sources des alentours sont encore là – étrange spectacle puisqu’elles ne servent à personne. ”
(Khalidi, 1992 : chapitre: "Le nettoyage continue")
* boustan : mot d'origine persane: Būstān, Boūstān, Bostān : "verger", "jardin de fruits".
Le hameau de Khirbet al-Taqa, (Khirbat a-T.), à une dizaine de kilomètres au nord de Beisan (carte A) est pris le 15 mai, et Khirbat Umm Sabuna, un peu plus au sud de cette dernière, le 16, et la même année, le kibboutz de Neve Ur s'installera sur ses terres. Le même jour, les forces sionistes occuperont ses voisines Kafra, et, probablement, Jabbul (cf. plus bas).
Le 20 mai, c'est au tour d'Al-Ghazzawiya (A. Ghazzawiyya) à 2 km à l'est de Beisan (carte B), dont les habitants, essentiellement des Bédouins, sont expulsés de force vers la Syrie ou l'actuelle Cisjordanie. Les terres du village avaient profité aux kibboutz voisins de Maoz Haim (Ma'Oz Haiyim, 1937) et de Neve Eitan (Newe E., 1938). Le même jour, les hommes de l'ALA se rendent à al-Fatur, Arab Zarra'a, à une dizaine de kilomètres au sud de Beisan, sur les terres où s'installa le kibboutz Tirat Zvi en 1937, mais occupent aussi Arab al-Safa, tout près de là, avec les forces de la Brigade Golani. encadrées par les kibboutznik de Sdé Eliahou (Sde Eliyahu, Sede E., 1939) et Tirat Zvi.
Concernant Kawka al-Hawa (Kaukab al-Hawa), à 11 km au nord de Beisan, ce sont encore les kibboutzniks eux-mêmes, par la voix d'un leader local, Nahum Hurwitz, de Kfar Giladi, près de Tel Haï, qui demanderont en septembre l'autorisation au Mapam de détruire non seulement ce village, mais aussi d'autres villages pourtant détruits et bien dépeuplés depuis plusieurs mois : Jabbul, al-Bira et Hamidiyya (Hamidiya, cf. plus haut), pour se saisir de leurs terres, tout en critiquant "la destruction continue d'un groupe d'autres villages – Na'ura, al Taiyiba [Taibe], Danna, al Murassas, Yubla et Kafra – qui, pensait-il, seraient prêts à coopérer avec le Yishouv et « allouer une partie de leurs terres à notre colonie »" (Morris, 2004 : 357), cf. carte A.
Al-Samiriyya (Samarya), au sud de Beisan, est prise d'assaut le 27 mai (et occupée en 1949 par le moshav de Bikura), à peu près au même moment qu'Al-Mazar (Jenin, cf. plus haut) et Nuris (Khalidi, 1992 : 59), près de Jenin, rasées semble-t-il une deuxième fois, puisque ces deux villes, nous l'avons vu, auraient été démolies en avril selon Morris.
Les habitants de Danna, à 13 km au nord de Beisan, sont expulsés le 28 mai (Morris, 2004 : XV).
- Entre le 12 et 14 mai, toujours dans le cadre de l'Opération Barak, l'Irgoun s'attaque à un groupe de villages au sud du district d'Haïfa, quelques kilomètres à l'ouest de Megiddo, dans une région très convoitée par le Yishouv : cf parc de Ramat Menashe, plus haut. La plupart des habitants fuient sous les tirs de mortier à Khubbeyza (Khubbayza). On résista à Sabbarin, un peu plus au nord-ouest, mais les habitants commencèrent à fuir après une vingtaine de tués, et une voiture blindée de l'Irgoun tirait sur les villageois dans leur fuite ( Morris, 2004). Les premiers qui ont quitté le village se sont retrouvés dans des camps de réfugiés autour de Jenine. A Bureika, les habitants ne voulaient pas participer à la guerre et étaient opposés à la garnison de l'ALA qui y était stationnée (Morris, 2004 : 97). Ils furent expulsés le 12 mai. Aujourd'hui, le site est un complexe militaro-industriel fermé (Burayka, Zochrot). A Umm-ash-Shauf (U-esh-Shauf, U. al-Shawf, Um Chouf), sept jeunes hommes sont exécutés pour avoir refusé de révéler à qui appartenaient un pistolet et un fusil trouvés par les hommes de l'Irgoun.(Morris, 2004 : 244). Le moshav de Givat Nili sera fondé en 1953 sur les terres du village.
L'IZL coopère aussi à Jaffa au titre de l'opération Dror, le 13 mai (Abu Sitta : 2010 : 87). Deux jours avant, le maire de Jaffa, Yousef Heikal (Y. Haïkal, 1907-1989) bien à l'abri dans sa chambre de l'hôtel Philadelphia, à Amman en Jordanie, demandait aux Britanniques d'empêcher l'occupation juive d'Haïfa(, mais la 4e brigade Kiryati de la Haganah avait fini la veille de coordonner toutes les préparations de l'assaut de la ville, sur lequel le commandant de l'opération donnera des assurances aux membres d'un "comité arabe d'urgence pour Jaffa" de ne pas pratiquer de tribunaux militaires, de pillages, de vengeances, de protéger les sites religieux, en particulier (Morris, 2004 : 218-219)
Un autre groupe de villages, encore, au nord-est de Gaza (carte D) est aussi pris pour cible lors de l'Opération Barak :
- Burayr (Bureir) a déjà été attaquée par la Haganah le 29 janvier et le 14 février. Le 20 avril, les habitants se réveillent et constatent que les Juifs avaient installé pendant la nuit un camp militaire préfabriqué (cf homa umigdal, partie 3) juste devant le village. C'est la seule colonie juive qui sera construite entre le plan de partage de l'ONU et la déclaration d'indépendance d'Israël. Cette colonie de Bror Hayil (Brur H., Beror Chayil) continuera de croître sur les ruines du village palestinien. Dans une lettre, le Dr Salman Abu Sitta a fustigé une étude archéologique d'idéologie sioniste parue dans le Bulletin of American Schools of Oriental Research (BASOR), intitulée "An Archaeological Survey of the Arab Village of Bureir: Perspectives on the Late Ottoman and British Mandate Period in Southern Israel”. Cette étude faisait l'impasse totale du passé récent du village, alors Abu Sitta rappelle aux auteurs de l'étude que "Burayr est le lieu d’un terrible massacre au cours duquel environ 125 fermiers [dont seulement 12 combattants, NDA] et leurs familles ont été tués par des grenades à main lancées sur eux dans leurs maisons par la milice sioniste (la Haganah). Le village a été incendié et est parti en flammes. Les corps brûlés sont éparpillés dans les rues. Le massacre a commencé le 13 mai 1948 et s’est poursuivi par la suite" (Salman Abu Sitta, lettre citée, parue en traduction française dans un article du 5 septembre 2022 de l'Association France Palestine Solidarité, "L’archéologie sioniste qui efface les Palestiniens de Burayr").
La brigade Negev (Neguev, HaNeguev), en coordination avec la brigade Golani est entrée avec des tanks, des bulldozers et des véhicules blindés, mettant le feu aux récoltes et aux maisons et ravageant ensuite le village pendant trois jours ("Burayr 1948 massacre", dossier de Palestine Land Society, septembre 2021). Au même moment, les villageois de Najd sont expulsés par la brigade Negev. Sur leurs terres, seront bâties les villes de Sderot, en 1951, et Or HaNer, en 1957. Même chose pour les habitants de Sumsum (Simsim), où ne restait pourtant plus que des personnes âgées, la brigade Negev dynamite cinq maisons, expulse à la fin du mois les derniers habitants et comme à Burayr, fait exploser les puits, brûle les greniers et les champs, et rencontrant de la résistance, tuent de 5 à 20 habitants, selon les sources. Des troupes revinrent le 9 ou 10 juin, brûlant à nouveau des maisons, au milieu des dernières escarmouches avec la population (Morris, 2004 : 258).
La Brigade Carmeli dirige l'opération Ben-Ami, du nom de Ben-Ami Pachter (1919-1948), commandant du 21e bataillon d'infanterie ayant dirigé le convoi de Yehiam, chargé du soutien du kibboutz Yehiam (1946), en Haute Galilée, surpris le 27 mars par une attaque du convoi, tombé dans une embuscade arabe qui fit 47 morts parmi les Juifs, avant que les colons ne soient soutenus par l'artillerie britannique (Benvenisti, 2000 ; Morris, 2004 : 254 ; Milshtein et al., 2024). Les ordres spécifiaient la conquête et la démolition des principaux villages d'al-Bassa, tout près de la frontière libanaise, d'al-Zib, plus au sud, sur la côte, et de Sumeiriya / Sumayriyya (Morris,; 2004 : 252), juste au-dessous de Nahariya (carte A), sans aucun compte tenu pour les demandes de plusieurs villages d'un pacte de non-agression avec la Haganah dont la plupart avaient déjà été sévèrement molestés par les forces juives les mois précédents (op. cité : 253), en janvier et avril, cf. plus haut.
Le 13 mai, Sumeiriya tombe la première, vidée de beaucoup d'habitants avant le début de l'attaque, et le village est aussitôt démoli. Sur ses ruines on trouve aujourd'hui le kibboutz de Lohamei HaGeta'ot ("Les Combattants du Ghetto"), qui, comme son nom le suggère, a été fondé par des survivants de l'Holocauste, en 1949. Un autre kibboutz, Shomrat, sera bâti dès le 29 mai 1948 en partie sur les terres du village, au sud, et pour une autre sur celles du village d'al-Manshiyya (cf. plus bas).
Le lendemain, ce fut au tour d'al-Zib (Achziv, Az-Zeev) et d'al-Bassa. La brigade tire au mortier sur le village d'al-Zib, un peu plus au sud, sur la côte méditerranéenne. Un certain nombre d'habitants avaient fui avant l'assaut, mais, contrairement à l'histoire officielle de la Haganah, qui avance que tous les habitants avaient quitté leurs habitations avant l'arrivée des troupes, Benny Morris avance que Haganah avait un compte à régler avec le village au militantisme très antisioniste et que Moshe Carmeli rasa le village pour punir les habitants. Il est reporté des femmes violentées dans les trois villages et une poignée de jeunes hommes abattus à al-Bassa. Les jours suivants, une centaine d'habitants, vieillards ou Chrétiens, sont transférés de Bassa à Mazra'a, qui devient le point de rassemblement de l'unique communauté côtière de réfugiés palestiniens dans l'ouest de la Galilée (op. cité). Sur les terres du village d'al-Zib, a été bâti le kibboutz de Beit Ha-Arava / Beyt H., 1949 (renommé Gesher HaZiv), qui a conservé et restauré la mosquée et la maison du mukhtar, transformée en musée pour le tourisme ("al-Zib — الزِيب", article de l'Interactive Encyclopedia of the Palestine Question). Au sud du village, un autre kibboutz, Sa'ar (Sa'ar was ) a été fondé en août 1948. Tout près de là, le moshav de Liman (Leman) a été quant à lui construit sur des terres du village d'al-Bassa, en 1949.
Le 13 mai, toujours, la Légion arabe (ALA), soutenue par des miliciens attaquent le Goush Etzion (Gush Ezion, Etzion Bloc), un groupe de quatre kibboutz (à l'époque, une vingtaine auj.) établis à quelques km au sud-ouest de Bethléhem, en Cisjordanie actuelle. Par ordre d'installation : le moshav de Kfar Etzion, 1934 (précédé de Migdal Eder 1927-1929) ; les kibboutz de Massuot Yitzhak / Yitzchak (1943), d'Ein Tzurim (Tsurim, 1946) et de Revadim, fondé par Hashomer Hatzaïr en 1947. Chose bien exceptionnelle dans la guerre israélo-palestinienne de 1948, les Arabes gagneront leur bataille, l'ALA, cela a été dit, représentant une exception notable de militaires professionnels et relativement bien dotée en armements, en l'occurrence des blindés. C'est après le combat final à Kfar Etzion, après des batailles le 4 et le 12 mai, que les miliciens arabes, en dépit des efforts de l'armée pour les arrêter, ont commis un grand massacre, sur les prisonniers, qui avaient été rassemblés pour être pris en photo, près du monastère russe orthodoxe. Sur 131 combattants (dont 21 femmes) seuls quatre parviendront à survivre, certains d'entre eux sauvés par des Arabes. Les défenseurs des trois autres kibboutzim (détruits) seront faits prisonniers en Jordanie et libérés après un armistice (sources : Wikipedia, "Kfar Etzion massacre" ; Mon Balagan : "1948 - 13 mai : massacre (arabe) de Kfar Etzion : 127 morts").
Au mépris de l'attribution du district d'Acre aux Palestiniens par le plan de partage de 1947 (cf. carte, partie III), la ville est prise par les Israéliens le 17 mai, après une bataille ayant causé une soixantaine de morts côté arabe. six côté juif, en plus de huit blessés graves. La plupart de ses 12.000 habitants (statistiques de 1945, Abu Sitta, 2010 : 31) ont fui et les 5000 personnes qui l'occupent sont surtout des réfugiés venus de Haïfa. On déplore aussi une cinquantaine de cas de typhoïde (cf. plus haut). Certaines exactions de viols et de pillages ont été exagérées par un prêtre, mais il est avéré un cas de viol suivi du meurtre d'une jeune fille et de son père (Morris,; 2004 : 231).
viol : "..Morris a pris au pied de la lettre, voire considéré comme vérité absolue, les rapports militaires israéliens qu’il a trouvés dans les archives. Il a donc ignoré des atrocités comme l’empoisonnement de l’alimentation en eau d’Acre par la typhoïde, de nombreux cas de viol et les dizaines de massacres perpétrés par des soldats juifs." (Pappé, 2006)
A Kafr Saba, à l'est d'Herzliya, eurent lieu des tueries indiscriminées, faisant 11 à 20 victimes selon les témoins, après l'occupation du village par la Haganah. Un jeune homme tentant d'aider son vieux père à quitter le village a été abattu. Le New York Times avait pourtant rapporté que des notables du village avaient passé un accord de non agression avec les leaders sionistes, en décembre 1947. Mais le programme des forces armées a prévu la capture du village, en l'occurrence par la Brigade Alexandroni, combattue par les troupes de Qawuqji.
La colonie juive de Kfar Saba (Kefar Sava), très voisine, fondée en 1903, en profitera pour absorber non seulement le village palestinien mais d'autres terres environnantes, passant de 5.500 habitants en 1948 à 15.000 habitants en 1953. Beit Berl (Beyt Berl) avait déjà été fondé, au nord, en 1947, pour y installer une plantation, puis un institut de formation et, en 1949, c'est au tour du moshav de Neve Yamin (Newe Y.) d'être fondé sur ses terres (Khalidi, 1992 : 555 ; Abu Sitta, 2010 : 95 ; Wikipedia : article "Beit Berl") ).
Le 14 mai, encore, à 2 km à l'est d'Acre, le village de Manshiyya (Manshiya), qui deviendra un quartier de la ville, déja attaqué en vain par l'Irgoun le 6 février, est encerclé et rasé, puis recouvert de mines pour empêcher sa repopulation, informations recueillies par la chercheuse Rosemarie Esber lors d'une interview de Maryam Ali Wardi, à Ain al-Hilweh (Esber, 2008).
Seuls ont été préservés des édifice religieux : Un sanctuaire de la secte persane Bahaï, une mosquée et une école islamique. Sur les terres du village, au nord, a été fondé en partie le kibboutz de Shomrat (Shamrat), le 29 mai 1948, l'autre partie faisait partie du village de Sumayriyya (cf. plus haut). Shomrat était originairement situé à 2 km de là, fondé sous le nom de ha-Yotzerim, en 1946, sur des terres ayant appartenu à des Templiers allemands (qu'on ne confondra pas avec les Templiers du Moyen-Age, on parle ici il s'agit d'un courant religieux protestant du XIXe siècle), avant de trouver son implantation définitive en 1948.
Du 13 au 18 mai 1948, sont menées deux courtes opérations, l'Opération Kilshon (Qilshon), qui désigne en hébreu la vipère et l'Opération Shfifon (Shefifon, Schiffon : "fourche"), qui visent à occuper des bâtiments de Jérusalem évacués par les Britanniques et des positions stratégiques à la limite de la ville, mais aussi de faire exploser des maisons autour du quartier juif, dans la vieille ville, pour entraver les déplacements ennemis et occuper le terrain. Cette fois, l'accord de non-intervention de l'armée jordanienne passé avec la future Golda Meir, nous l'avons vu, n'était pas concerné, donc cette armée, soutenue par des groupes d'irréguliers, a tenu tête plusieurs mois aux combattants juifs, de novembre 1947 à mai 1948. Un major du Régiment de Suffolk remet en particulier au rabbin Mordechai Weingarten (1896-1964), mukhtar du quartier juif de 1935 à 1948, la clé intérieure de la porte de Sion (Bab Harat al-Yahud : "porte du quartier juif") ou Bab an-Nabi Dawud : "porte du prophète David"), et la clé extérieure aux Arabes, sur le mont Sion (Yosef Dov, "The Faithful City : The Siege of Jerusalem", 1948, Simon & Schuster, New York, 1960). La femme de Weingarten aurait été issue de la première famille de Juifs achkénazes à s'installer dans le quartier Juif, en 1740 (Rabbin Moshe Hauer, "Yom Yerushalayim 5784 : Holding the Keys", article de Jewishlink, 6 juin 2024) .
Le 14 mai 1948, toujours, à 16h, David Ben Gourion lit la déclaration d'indépendance de l'Etat d'Israël au musée d'art de Tel Aviv. A cette date, les "sources palestiniennes montrent clairement comment un certain nombre de mois avant l’entrée des forces arabes en Palestine, et alors que les Britanniques étaient encore responsables de l’ordre public dans le pays – c’est-à-dire avant le 15 mai – les forces juives avaient déjà réussi à expulser par la force presqu'un quart de million de Palestiniens. Si Morris et d’autres avaient utilisé des sources arabes ou s'étaient tournés vers l’histoire orale, ils auraient peut-être mieux compris la planification systématique qui se cachait derrière l’expulsion des Palestiniens en 1948, et auraient fourni une description plus véridique de l'énormité des crimes commis par les soldats israéliens." (Pappé, 2006).
Lire la Déclaration de la création de l'État d'Israël est très instructif car il réunit un certain nombre de traits récurrents de l'idéologie sioniste, pétrie de mythes et de croyances religieuses . On y apprend que le peuple Juif, de manière ethnocentrique, "a créé des valeurs culturelles d’importance nationale et universelle et a donné au monde l'éternel Livre des Livres", mais aussi u'il a été "exilé de force", qu'il "est resté fidèle à sa terre tout au long de sa dispersion et n'a jamais cessé de prier et d'espérer qu'il y revienne...", qu'il "a fait fleurir les déserts", le pompon étant sans doute l'unique adresse de Ben Gourion à la communauté arabe de Palestine dans ce texte, alors que son armée était en train d'expulser par la terreur et par la force les Palestiniens de leurs terres : "Nous lançons un appel - au milieu même de l’assaut lancé contre nous depuis des mois - aux habitants arabes de l’État d’Israël pour qu’ils préservent la paix et participent à l’édification de l’État sur la base d’une citoyenneté pleine et égale et d’une représentation appropriée dans toutes ses institutions provisoires et permanentes."
Même les vérités énoncées dans cette déclaration sont une illustration du caractère néfaste de l'idéologie sioniste. Quand Ben Gourion affirme que les pionniers ont " construit des villages et des villes, et créé une communauté prospère contrôlant sa propre économie et sa culture", a-t-il conscience qu'il reconnaît la nature immorale profonde de l'immigration sioniste ? En effet, celle-ci n'a, en effet, aucunement cherché à faire nation et à développer la Palestine avec les natifs, mais à construire au contraire un nouveau pays, totalement séparé de celui des Arabes, et bientôt contre eux, résumant d'un trait tout ce qui a été démontré jusqu'ici à propos du projet raciste de ségrégation, de domination, de conquête de la culture juive européenne sur celle qui baignait la terre palestinienne arabe depuis des siècles. Et enfin, quand il exprime "le droit naturel du peuple juif d’être maître de son propre destin, comme toutes les autres nations, dans son propre État souverain" (c'est moi qui souligne), le chef du premier gouvernement israélien est encore dans le mensonge et l'infamie, lui qui était encore, au moment même où il parlait, en train d'empêcher par les armes, comme tous les conquérants avant lui, les Palestiniens de devenir justement maîtres de leur destin en leur imposant par la violence la plus extrême, la loi du plus fort, déniant le droit aux Arabes de Palestine d'aspirer, de bon droit, à devenir une nation. C'est encore avec des accents religieux que Ben Gourion clôt ce discours d'indépendance, conférant à la mystique du "rêve des générations passées", de la "rédemption d'Israël", le droit aux Juifs d'accomplir une "tâche d'immigration et de reconstruction" d'un pays disparu il y a plus de 2000 ans en Palestine et habité par d'autres générations et d'autres cultures.
“ Le 25 mai, la Haganah a commencé à déplacer les familles qui vivaient hors-les-murs dans la vieille ville fortifiée d’Acre, « où il était plus facile de les surveiller ». Le chef du HIS [Haganah Intelligence Service, NDA] dans le nord, « Hiram », a recommandé que les réfugiés, – soit environ les deux tiers des habitants de la ville – soient expulsés. Un autre officier, « Giora », a rendu compte du travail de son unité – sélectionnant les combattants et distribuant des permis, entre autres tâches – et a déclaré : « Je ne sais pas quelle est la politique et si une politique a déjà été déterminée en ce qui concerne le traitement [de la population locale]». Au même moment il refusait des demandes de la part des réfugiés d'Haïfa de retourner chez eux.
Dans les semaines qui ont suivi la conquête, un représentant de la Croix-Rouge a décrit les Arabes d’Acre comme vivant sous un « régime de terreur », s'ajoutant à une vie économique paralysée. Un officier du HIS a déclaré que la ville était « presque morte » et le quotidien du Parti communiste israélien, Al Ittihad, a déclaré que la population d’Acre vivait « en cage » et était exploité par les notables collaborationnistes qui étaient restés. ”
(Morris, op. cité)
Le 20 mai, toujours lors de l'opération Ben-Ami, le 21e bataillon de la brigade Carmeli lance un raid, à l'est de Nahariya (carte A), sur les villages de Tell (Al-Tell, Al-Tall), Umm al-Faraj, al-Kabri, al-Nahar, qu'elle démolit, tout comme l'est de la ville de Nahariya, en forme de punition, tout spécialement Kabri (comme Zib, un peu avant) pour des faits antérieurs, où on exécute un certain nombre de villageois (Morris, 2004 : 253). En plus d'al-Nahr (cf. plus haut), le moshav de Ben-Ami s'installe en 1949 sur des terres des villages d'Umm al-Farj. et d'al-Tall. A Ghabisiyya (Ghabisiya), toute proche, malgré l'aide apportée à la Haganah lors du premier mois de la guerre, le faible nombre d'habitants et la quasi absence d'armes à disposition, une poignée d'hommes est tuée lors de l'assaut et six autres exécutés en représailles à l'embuscade de Yehiam. Les Juifs procèdent au "bombardement du village depuis la maison [prise à cet effet], tuant et insultant plusieurs habitants en train de fuir" (Khalidi, 1992 : 15). Quelques villageois persistent à demeurer chez eux ; ils seront expulsés en fin 1949 début 1950. Les dernières maisons du village seront détruites en 1955 et le village laissé à l'abandon et sous un statut d'expropriation. Seuls demeurent des vestiges de sa mosquée et de son cimetière. A un peu plus d'un kilomètre de là sera fondé, en 1950, sur les terres du village, le moshav de Netiv Ha-Shayyara, par des immigrants d'Iran et d'Irak.
Un dernier village, al-Birwa, au sud-est d'Acre, dans le sillage de l'opération Ben-Ami, sera occupé tardivement par rapport aux autres, le 11 juin, un jour avant une première trêve entre Palestiniens et Israéliens. Ses habitants, dont le poète célèbre Mahmoud Darwich (1941-2008), se réfugièrent dans des villages proches ou au Liban. D'autres combats auront lieu le 24 juin entre l'ALA et la Haganah, et les Juifs ne contrôleront les lieux qu'aux alentours de la mi-juillet, après la fin de la première trêve. Le kibboutz Yas'ur (Yarchihu asur) prendra la place du village, le 6 janvier 1949, et la colonie d'Ahihud (Achihud) sera établie en 1950, à l'ouest, sur ses terres (Khalidi, 1992 : 10) par des descendants de réfugiés yéménites.
A peine plus d'une semaine après la création de l'Etat d'Israël, la brigade Alexandroni commet un massacre dans le village de Tantura (Tantoura, env. 1500 habitants), sur la côte méditerranéenne, au sud d'Atlit, assassinant plus de 200 habitants. Un communiqué militaire israélien est publié dans le New York Times, qui annonce laconiquement : "Des centaines d'Arabes et un butin en grande quantité sont tombés entre nos mains". Selon Morris, 1200 habitants sont expulsés vers al-Furaydis, puis de nouveau expulsés, pendant l'été, hors du territoire hébreu, à l'exception de 200 femmes et enfants dont les proches sont détenus par les autorités juives (Al-Khalidi, 1992 : 193). Depuis la fin des années 1980, nous savons qu'un massacre a eu lieu à cette occasion :
LE MASSACRE DE TANTURA
En 1988, Théodore Katz, étudiant à l'Université d'Haïfa publie une thèse sur ce massacre :
"Tantura faisait partie des 64 villages palestiniens situés dans la petite région très peuplée, délimitée par ce qui est devenu aujourd’hui Tel Aviv au sud et Haïfa au nord. En mai 1948, tous ces villages ont été effacés. Leurs habitants ont été expulsés. L’armée israélienne se contentait en principe d’expulser les palestiniens, elle ne les massacrait pas. Mais à Tantura, un très grand village de 1500 habitants, l’armée a encerclé le village. Les habitants n’avaient aucun moyen de s’échapper. Les soldats se sont retrouvés avec tous ces Palestiniens à leur merci. C’est alors qu’ils ont décidé de les massacrer pour s’en débarrasser. Ils ne voulaient pas se retrouver avec des prisonniers de guerre. À chaque fois que cette situation s’est présentée, il y a eu recours au massacre. Les femmes étaient épargnées, mais les hommes de plus de 13 ans y passaient. Les conclusions de Katz correspondent aux témoignages qu’il a recueillis, et que des documents de l’armée israélienne viennent confirmer : elles font état de 200 à 250 personnes massacrées à Tantura dans le cadre d’une entreprise plus globale de nettoyage ethnique qui a eu lieu en 1948.
L’Université a octroyé la mention Très Bien au mémoire de Katz, dont des extraits ont été repris par la presse israélienne, lançant un débat en Israël, qui a amené des vétérans de la brigade ayant commis ce massacre à poursuivre l’étudiant pour diffamation."
Ilan Pappé, Entretien avec Amaya Elbacha, Multitudes, 2002/3, n°10, pp. 187 à 196.
En 2022, Alon Schwarz réalise un film documentaire sur le sujet, intitulé sobrement "Tantura" qui confirme la thèse de Katz. Des anciens combattants témoignent du massacre, comme les habitants, dont certains ont aidé à enterrer les victimes ou vu les soldats de la Brigade Alexandroni assassiner des hommes désarmés et enterrer les gens dans une fosse commune, sous le parking de la plage de Dor, près du kibboutz de Nasholim.
"En 2023, à la demande de l'ONG palestinienne Adalah, l'unité de recherche Forensic Architecture Goldsmiths (Université de Londres) a entrepris une enquête complète des sources historiques, des données cartographiques et photographiques aériennes, ainsi que des témoignages oraux. Ils ont produit un modèle en 3D indiquant l'existence de trois sites de sépulture sous la station balnéaire de la plage" (article Wikipédia : "Massacre de Tantura ").
Au sud de Rehovot, le village de Zarnuqa, amical en principe envers le Yishouv, se retrouve attaqué comme sa voisine al-Qubayba, par la Brigade Givati. Dans une lettre adressée au journal du Mapam, Al ha-Mishmar, le rédacteur rapporte le témoignage d'un participant au combat : "Le soldat me raconta comment un des soldats ouvrit une porte et tira au Sten [pistolet mitrailleur britannique] sur un vieil homme, une vieille femme et un enfant d'une seule rafale, comment ils jetèrent les Arabes ...hors de chaque maison et les maintinrent au soleil la journée entière dans la soif et la faim jusqu'à ce qu'ils leur remettent 40 fusils." (Khalidi, 1992 : 425). Peu de temps après, des machines, des fermes, des maisons ou encore des greniers sont brûlés, toujours par la Brigade Givati. Le moshav de Gibton avait été créé sur ses terres en 1933 et après 1948, c'est le parc industriel de Rehovot qui en accaparera une partie (op. cité).
« Il y a des raisons de supposer que ce qui est fait... est fait pour répondre à certains objectifs politiques et pas seulement par nécessité militaire, comme ils [les dirigeants juifs] le prétendent parfois. En fait, le "transfert" des Arabes hors du territoire de l'Etat Juif, est en train de se réaliser (...) l'évacuation/ le nettoyage des villages arabes ne se fait pas toujours par nécessité militaire. La destruction complète des villages n'est pas toujours réalisée parce qu'il n'y a « pas de forces suffisantes pour maintenir la garnison". (Aharon Cohen, directeur du Département arabe du Comité Politique du Mapam, "Our Arab policy during the war", Mémorandum rédigé par le 10 mai 1948, Giva'at Haviva, Archives de Hashomer Hatza'ir, 10/10/95)
"J'ai rencontré Ben Gourion... [Il m'a dit[ « Il ne reste plus aux Arabes du Pays d'Israël qu'un seul objectif : fuir" Sur ce, il se leva et mit fin à la conversation (Ezra Denin, conseiller spécial des Affaires arabes au Ministère des Affaires Etrangères, Tel Aviv à Elias [Eliyahu] Sasson, 1902-1978, directeur du Département des Affaires arabes de 1933 à 1948), 24 octobre 1948
"Nous savons comment s’appelaient ceux qui étaient assis dans cette pièce, au dernier étage de la Maison rouge, sous des affiches de style marxiste ornées de slogans comme « Frères en armes » et « Le poing d’acier », où l’on voyait des Juifs « nouveaux » – musclés, toniques, bronzés – pointer leurs fusils derrière des barrages dans un « combat courageux » contre des « envahisseurs arabes hostiles ». Nous connaissons aussi les noms des officiers supérieurs qui ont exécuté les ordres. Tous sont des figures familières du panthéon de l’héroïsme israélien" (Pappé, 2006).
1947
30 novembre*** : - Des autobus de la compagnie Egged, transportant des Juifs sont mitraillés. 7 passagers Juifs sont abattus sur la ligne Netanya (Natanyah) - Jérusalem, près de Fajja.
1er décembre : Attaque d'autobus sur la ligne Tel Aviv - Jérusalem, près de Lydda causant la mort de 7 Juifs (Morris, 1999).
2 décembre*** : Attaque du quartier commercial juif de Jérusalem, causant 8 décès chez les Juifs.
11 décembre : Une attaque de l'Irgourn fait 13 morts parmi les Arabes, à El-Tireh / Tira, au sud-ouest de Haïfa cf. partie I, carte générale (The Palestine Post, 14 décembre 1947).
12 décembre* : - Une vingtaine d'Arabes palestiniens, cinq Juifs palestiniens et deux soldats du gouvernement britannique sont tués par une bombe baril (baril rempli d'explosifs) à la Porte de Damas (Jérusalem).
13 décembre* : - Attentat à la bombe, placée non loin du cinéma Alhambra, à Jaffa, par l'Irgoun, causant la mort de 6 Arabes, blesse 25 autres, dont 15 gravement.
- Attaques de l'Irgoun à Yehudiya causant 7 décès chez les Arabes, et autant de blessés graves, parmi lesquels des enfants. (Palestine Post du 14 décembre, op. cité).
16 décembre* : Une bombe de l'Irgoun fait 10 morts dans le cinéma Noga, à Jaffa.
Sources 10 novembre - 16 décembre :
* : List of Irgun attacks, article de Wikipédia
** : Dr Arnold Clay, " 9. British Palestine (1917-1948)", University of Central Arkansas, Government, Public Service, and International Studies.
*** : List of killings and massacres in Mandatory Palestine, article de Wikipedia
24 décembre : Des snipers arabes abattent 4 Juifs et 4 Arabes sont tués en représailles
26 décembre : Des militants arabes tuent 7 Juifs conduisant un convoi à Jérusalem.
27 décembre : Début de l'opération Zarzir ("Starling", en anglais : "Etourneau"), consistant en des assassinats ciblés, dont la liste comprenait 23 dirigeants et officiers arabes de haut rang. L'opération a été exécutée par les mistarvim de D. Agmon (cf. plus haut), du 4e bataillon du Palmah.
28 décembre : Des snipers arabes abattent 5 Juifs à Bab el Wad, à l'ouest de Jérusalem (cf. carte générale) et 5 Arabes sont aussi tués en représailles.
29 décembre : - Des militants arabes tuent 4 Juifs à Tel Aviv (tirs de sniper et de mortier).
- 13 Arabes tués dans l'explosion d'une bombe de l'Irgoun à Jérusalem
- Une bombe de l'Irgoun tue 11 Arabes et 2 policiers britanniques à Jérusalem.
30 décembre : - Des ouvriers arabes battent à mort 39 de leurs collègues juifs, et en blessent 49 autres, à la raffinerie de pétrole d'Haïfa, après une attaque à la bombe qui a tué 6 des leurs.
- L'Irgoun fait sauter deux bombes au milieu d'ouvriers arabes faisant la queue devant une raffinerie de pétrole, à Haïfa, qui tue 6 ouvriers et en blessent 42, la foule assassinant 39 employés Juifs en représailles (The Palestine Post, 31 décembre 1947).
31 décembre : Des atrocités sont commises par des colons à Hawassa el Fuqa (Jawad, 2007 : 105).
Sources 18-30 décembre : Gilbert, 1993.
TABLEAU ANNEXE
DES
ACTES TERRORISTES
SIONISTES
novembre 1947 - mai 1948
1948
3 janvier : Des militants arabes tuent 3 Juifs et 1 Britannique dans Jérusalem (Gilbert, 1993).
4 janvier : Le groupe Stern (Lehi) tue 26 Arabes et en blessent une centaine dans un attentat à la bombe visant à détruire le Grand Sérail : Saraya (Sarraya) Building, bâti en 1897, siège du Haut Comité Arabe à Jaffa (Morris, 2008)
5 janvier : - Attentat à la bombe par la Haganah de l'hôtel Sémiramis, à Jérusalem, dans la nuit du 5 au 6 janvier, faisant plus d'une vingtaine de morts dans le quartier arabe de Katamone, "investi par la milice d'Ibrahim Abou Diya — comme nid de snipers contre le quartier résidentiel juif de Re’haviah" (Weinstock, 2011 ; cf. article Wikipedia).
- Attentat à la bombe, placée comme souvent dans un camion
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